Le dialogue islamo-chrétien auquel l’Algérie a participé par le biais d’une personnalité culturelle de poids, à savoir feu Abdelmadjid Méziane, ancien président du Haut Conseil islamique (UCI), est une vertu cultivée patiemment et passionnément par le père de l’église catholique qui vient de s’éteindre à l’âge de 84 ans. Dans une conjoncture faite de brouillage des repères culturels dû en grande partie à une mondialisation inéquitable des échanges, à des replis communautaires et identitaires nourris par les inégalités sociales et le racisme, et à la montée des périls extrémistes sustentés par des intérêts géostratégiques, les figures emblématiques de la tolérance, du rapprochement des peuples et de la défense de la dignité humaine ne peuvent être ignorées. Par une malencontreuse coïncidence, c’est à quelques heures de l’annonce du décès du pape que cheikh Bouamrane, actuel président du HCI, a choisi d’appeler à la « lutte contre le phénomène de christianisation » en Algérie. Emboîtant le pas à ceux, qui, il y a quelques mois, ont désigné la Kabylie à la vindicte publique pour « crime » de conversion en masse, le haut fonctionnaire de l’Etat qu’il est ne mesure probablement pas les dégâts de telles élucubrations sur la cohésion nationale et sur… le dialogue des religions qu’il appelle pourtant de ses vœux. Or, la relation des Algériens avec la chrétienté est bien réelle. Pour ne citer que les événements de l’histoire contemporaine, l’Emir Abdelkader a sauvé des chrétiens de Syrie d’un génocide programmé, des Européens chrétiens ont soutenu la lutte des Algériens pour leur indépendance, des Algériens se sont convertis publiquement tout en se faisant les plus grands défenseurs de la culture de leurs ancêtres (Fadhma Amrouche et ses enfants, Jean et Taos, Malek Ouary), des officiels algériens (Redha Malek, Mohamed Salah Dembri, Seddik Benyahia) ont, dans un sublime élan de solidarité humaine, passé le réveillon de Noël avec les otages américains à Téhéran retenus dans leur ambassade de novembre 1979 à janvier 1981 par les agents de Khomeiny. Ce serait faire insulte à tous ces porteurs d’humanité et à l’islam lui-même que de s’en prendre avec zèle et légèreté à tout ce qui est différent de soi. Ce serait certainement aussi jouer le jeu de George Bush dans l’habillage bigot de ces discours « démocratisants » et de Ben Laden dans sa croisade hypocritement anti-occidentale. Heureusement, l’Algérie dispose d’hommes éclairés et vertueux capables de jeter les ponts des échanges culturels et civilisationnels, de travailler en faveur d’un dialogue fécond entre les religions pour éloigner le spectre des extrémistes et du racisme et, enfin, d’asseoir les bases d’une culture de la tolérance, condition sine qua non de la démocratie et du progrès. Le parcours, plein de sérénité et de pondération, d’un Mohamed Arkoun et d’un Soheib Ben Cheikh est, de ce point de vue, fort éloquent. Les milliers de musulmans à travers le monde qui ont prié ces derniers jours dans les mosquées pour la santé du pape ne se sont pas trompés sur l’importance du personnage qui, au-delà de la religion qu’il confesse et qu’il représente, a su servir de trait d’union entre les peuples, les religions et les cultures. Il en a fait un véritable sacerdoce.
Amar Naït Messaoud