La Dépêche de Kabylie

Passion, blessures et souvenirs d’un pays de rêve

L’actualité des relations entre l’Algérie et la France ne cesse d’alimenter des polémiques et des débats passionnés auxquels sont associés non seulement les spécialistes de la diplomatie, de la communication et de l’économie, mais également toutes les franges des populations et les générations qui, à un moment ou un autre de leur histoire, ont ‘’vécu » l’Algérie dans leurs tréfonds et leur chair. La mémoire, longtemps enfouie sous le poids irrésistible de l’histoire et des déchirures engendrées par l’opposition d’intérêts, refait subrepticement surface pour héler les souvenirs d’une enfance algérienne, d’un parcours parfois tumultueux sous le soleil ardent de l’Afrique du Nord et surtout d’amitiés toujours présentes que l’indépendance du pays n’a pu annihiler. Outre des écrits universitaires ou académiques, le mode des arts et des lettres a été au cours de ces dernières années, envahi par des productions où foisonnent des témoignages, des récits, des souvenirs des années algériennes. Films, romans, poésies, récits, presque aucun genre n’est épargné par la ‘’fièvre algérienne ». Militaires français, supplétifs algériens, anciens propriétaires terriens, enseignants, journalistes, personnes de condition modeste, beaucoup de ceux qui eurent ‘’affaire » à l’Algérie ont tenu à dire ce que fut ce pays pour eux, leur vision des choses à l’époque de la colonisation et maintenant. Quel que fût le camp qu’ils choisirent- ou dans lequel ils se retrouvèrent par un fatal concours de circonstance-, ces acteurs ont chacun ‘’une Algérie » dans leurs cœurs. Plus de quarante ans après l’indépendance de l’Algérie et un demi-siècle après le déclenchement de la guerre de Libération, les rancœurs et les passions liant les deux rives de la Méditerranée commencent à peine à s’estomper pour céder la place à un regard plus ou moins lucide et une appréhension de ‘’cœur et de raison » du legs que constitue la colonisation de l’Algérie. Notre pays ne fut pas seulement une terre de conquêtes et de convoitises cupides liées au système ‘’impérialiste » mondial qui, selon Lénine, est le stade suprême du capitalisme. Il était aussi, et simultanément, la terre d’accueil de populations et de cultures diverses. A l’occasion même de ces conquêtes, des familles s’étaient établies en Algérie. La coexistence des communautés- malgré les heurts et les distorsions qui l’ont caractérisée-, a donné lieu à des amitiés, des familiarités et des connivences indéniablement fécondes. Si les premiers écrits littéraires, à l’exemple des ouvrages de Louis Bertrand, ont versé dans l’arrogance de l’Européen face à ‘’l’indigène »- dépassant en cela l’exotisme de pacotille colporté par certains auteurs orientalistes-, la classe d’Albert Camus a pu prendre un peu plus de hauteur malgré certaines pesanteurs qui ont pu subsister dans les esprits. Presque cinquante ans après la disparition de l’auteur de ‘’La Peste », une nouvelle vision de l’Algérie commence à poindre chez les auteurs Français et chez tous les auteurs qui ont une relation avec ce pays qui, décidément, ne laisse personne indifférent. Nostalgie des senteurs des épices du pays, romantisme d’une jeunesse ayant évolué sur l’une des baies les plus belles et les plus ensoleillées du monde, souvenirs de solidarités et de convivialité dans un univers de plus en plus déchiré par les intérêts personnels et les injustices criardes,…Tout ce qui fait la vie et son envers, toutes les palpitations et les délires entraînés par le jeu implacable des hommes ont fait l’objet de regards, d’études, de réflexions et de fictions des deux côtés de la Méditerranée. « Sur notre gauche, la ville d’Alger, parée des rubis et des perles de son électricité, dressait l’amphithéâtre de ses architectures blanches. Je connaissais ce décor dans ses moindres détails et je l’aimais. Il avait toujours été le terme magnifique de mes journées de vacances, de mes jeux, de mes nages, de mes dimanches et de mes jeudis, de mes plongeons. Je savais que, dans la voie lactée de ses lumières, scintillait celle de ma maison, là, par-là…Alger est une ville verticale, elle surplombe ceux qui y ont vécu, comme un tribunal », écrivait Marie Cardinal, romancière et essayiste née à Alger en 1929, dans Une vie pour deux (Grasset-1978. L’histoire de la colonisation n’était pas une simple histoire de villégiature, de vacances et de beaux gazouillis. C’était aussi le lieu et le moment de l’opposition des intérêts des différents groupes sociaux et ethniques, du heurt des positions respectives des acteurs issus de différents horizons et de moult malentendus historiques qui-la suite des événements nous l’apprendra- seront tranchés dans le vif au cours de l’ultime affrontement de la guerre de Libération. C’est toujours Marie Cardinal qui écrit : « L’Histoire de la France, l’Histoire de l’Algérie et l’Histoire de ma famille, cela ne faisait qu’un, pour moi, c’était l’Histoire du monde. Elle commençait en 1837 par l’arrivée sur le sol oranais du premier ancêtre : un jeune aristocrate bordelais, un marquis qui possédait terres et châteaux. A son bras, une jeune femme dont il semblait éperdument amoureux (…) Sitôt arrivé (en Algérie), on lui avait octroyé une concession de quelques milliers d’hectares à défricher. S’il en tirait quelque chose ils lui appartiendraient, dans vingt ans. Le grand-père amoureux a commencé par recruter de la main-d’œuvre : Espagnols, Français, Italiens, aventuriers des ports méditerranéens ; puis il a fait construire une grosse ferme toute pareille à celle de son pays (…) Quand il est mort, il y avait autour de ‘’la » maison des vignobles et des oliviers partout, à perte de vue, de quelque côté qu’on se tourne. Cette terre qui a nourri ma famille jusqu’en 1962. Cette terre, je la connais par cœur. Je sais tout d’elle. Je sais où son raisin est le meilleur, le plus sucré, je sais où ses olives sont les plus grosses. Je sais le moindre de ses vallonnements, je sais où l’érosion met ses cailloux à nu comme des os, je sais comment la pluie la fait rougir. Je sais où elle donne des tulipes sauvages, du genêt et des pâquerettes. Je sais où sont les abris de ses hérissons, de ses caméléons et de ses tortues, les tanières de ses chacals. Je sais chacun de ses gourbis, de ses khaïmas et de ses douars, je sais les chemins et même les raccourcis, pour y aller, l’odeur de sarments brûlés qui les annonce. Je sais la mélodie de la flûte, au crépuscule, qui prélude à la douceur de ses nuits » (in Autrement dit- Grasset et Fasquelle-1977).

Elles et Eux et les Autres Les confessions de Marie Cardinal apportent leur lot d’éclairage et de compassion à un ouvrage collectif dans lequel elle ne figure pas. Le livre publié en 2004 aux éditions Tirésias et coordonné par Michel Reynaud porte le titre à la fois simple et évocateur : Elles et Eux et l’Algérie. Sorti en France, il regroupe les témoignages, les observations, les rêves, sans doute aussi les délires, les rires, les nostalgies, les algies, des différents intervenants- acteurs engagés dans un épisode particulier de la vie algérienne, victimes d’un sort inattendu, lointains descendants d’hommes et de femmes ayant une relation charnelle à la limite de l’enchantement avec cette terre de soleil et des découvertes-, tous ceux qui ont voulu dire et écrire leur Algérie, telle qu’ils l’ont sentie et vécue ; telle qu’elle les a charmés ou blessés à la suite des hasards de l’histoire, des rencontres inoubliables, parfois à la suite de sourds malentendus et d’inextricables querelles.

Amar Naït Messaoud

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