Site icon La Dépêche de Kabylie

Bouziane Ben Achour raconte El Bahia et ses raïmen (III)

De notre envoyé spécial à Oran Aomar Mohellebi

Nous le croisons la première fois au Théâtre régional d’Oran. Accompagné de sa fille, diplômée en psychologie, il s’apprête à rentrer dans la salle quand nous l’accostons. Il s’avance vers nous comme il l’aurait fait sur une planche. Il ne rate pratiquement aucun rendez vous de cette salle. Sauf, peut-être, la soirée de clôture du mois du patrimoine, organisée par la très dynamique association : Santé Sid El Houari. Par simple oubli. Cette association a bénéficié, il y a quinze jours, d’un reportage de plus de deux heures sur la chaine française France trois. Les présents à la soirée de clôture ont eu droit à un monologue, de niveau moyen et à une soirée andalouse. Dans cet établissement, l’animation est quotidienne et riche. Même les enfants ont leur part du gâteau avec des spectacles réguliers, lundi et vendredi, précise la jeune licenciée en science politique Soraya Gouacem, qui travaille au TRO depuis plus d’une année. Quant au dramaturge Bouziane Ben Achour,qui déteste quand ses collègues font son éloge, il nous reçoit dans son bureau. Ordre du jour : la situation de l’art et de la culture dans la ville d’Oran. Deux autres écrivains sont présents à l’entretien, Youcef Dris, le Tizi ouzéen et Ahcène Aït Saïdi, originaire d’Akbou, wilaya de Bgayet. Bouziane Ben Achour a d’abord la lourde mission d’expliquer pourquoi le public ne vient pas en force aux activités culturelles, notamment celles du théâtre et encore pire, à celles de la cinémathèque. Il explique qu’en général, l’animation culturelle et artistique se déroule en soirée et dans la ville d’Oran, enchaine-t-il, il y a un sérieux problème d’insécurité. Il rappelle qu’à l’indépendance, Oran avait hérité de 52 salles de cinéma ! Il y avait les salles de quartiers où se rendaient les fils des pauvres, les salles intermédiaires et les salles luxueuses. Les plus belles salles de cinéma se trouvaient à Oran, car à l’époque coloniale, 80 % de la population était occidentale. Pourquoi ce déclin ? Bouziane l’explique par le dédain des autorités locales. Un ancien wali, rapporte-il, avait affirmé : «Pourquoi la culture, à Oran, vous avez le raï et le foot». Pour cet écrivain, contrairement aux autres villes comme Tlemcen, Constantine, Médéa et la Casbah, Oran n’a pas d’amis. «Tu restes dix jours ici et tu deviens oranais», souligne-t-il. Pour lui, la culture se fait au centre-ville et le centre-ville d’Oran n’existe plus culturellement. Les “urbains” sont tous partis vers Sid El Bachir, Bir El Djir ou ailleurs. Toutefois, il existe des pôles de résistance qui tentent d’animer la ville. Il cite le centre culturel français, situé au boulevard Larbi Ben M’hidi, rouvert depuis un peu moins de deux ans. Il parle du mouvement associatif : Santé Sid El houari, Bel Horizon, Numidia… : «Il y a aussi un point positif, il n’ y a plus de complexe vis à vis des troupes étrangères». Parmi les troupes locales activant, Bouziane cite Ibn Sina, la troupe du TTO, la troupe municipale…Il cite aussi la maison d’édition régionale Dar El Gharb qui a publié plus de 500 livres en quatre ans. Cette maison d’édition a permis à plusieurs universitaires de publier leurs thèses ainsi qu’à de jeunes auteurs de la région de se faire éditer pour la premièer fois. Dar El Gharb organise régulièrement des conférences et des rencontres avec des auteurs. Bouziane évoque le rôle important de la radio locale El Bahia, celui de la cinémathèque et n’oublie pas de rappeler qu’à Oran, on dénombre treize quotidiens régionaux, en plus des hebdomadaires qui sont fort nombreux. En parlant de culture à Oran, la chanson Raï est incontournable.

Hasni et les autres Amel a dix neuf ans. Elle habite à Tiaret. Pour elle, cette ville est un pénitencier. C’est pourquoi, elle passe le clair de son temps à Oran. Oran est à l’Ouest ce que Tanger est au Maroc. Une ville de rêve où tout est permis. Une cité où il est surtout permis de réaliser ses rêves. Et Amel rêvasse. Elle rêve de renconter son prince charmant. En attendant, elle ne quitte pas son baladeur de CD. C’est Cheb qui la soutient dans ses méditations. Elle se confie : «J’aime tous les chanteurs raï, j’écoute beaucoup Chebba Khaira, Mami, Khaled mais le meilleur c’est Cheb Hasni. C’est le plus sentimental». Douze ans après son assassinat à Gambetta, dans une cité populaire et pauvre, Cheb Hasni est indétronable dans les ventes. Il est pour les Oranais ce que Matoub est à la Kabylie. Le disquaire situé en contre-bas de la place d’Armes, qui est pourtant spécialisé dans la chanson kabyle, puisque lui-même est kabyle, confirme : «Ici, il n’ y a que le raï qui marche». Sur la devanture de ce magazin, on trouve un poster de Matoub et un autre de Hacène Ahrès ainsi que d’autres chanteurs kabyles moins célèbres.Bouziane Ben Achour confirme la supprématie du Raï : les jeunes raïman poussent comme des champignons. Le festival du raï, qui se tient en août au théâtre de verdure, a été institutionnalisé. D’où sortent les chanteurs raï ? Des cabarets. Oran compte des centaines de boîtes de nuit où chaque soirée, plus de quatre cheb se produisent. Même pendant le mois de ramadhan, ces cabarets ne ferment pas. Sauf que le thé remplace le Whisky. Un «barad» de thé coûte 500 dinars dans ces établissements. 90 % des disques édités à Oran sont du raï. Malgré le piratage qui fait rage, 70 % des recettes de l’ONDA (Office national des droits d’auteur) proviennent d’Oran. DiscoMaghreb est le plus grand éditeur de Raï à Oran. Tous les cheb en herbe rêvent d’être produits par cette boîte. C’est un véritable label. Boualem, son patron, n’a jamais été ni musicien ni parolier, pourtant il a le génie de découvrir les futures stars. C’est pratiquement lui qui a lancé toutes les grandes vedettes d’aujourd’hui : Khaled, Mami, Fadhéla, Sahraoui, Zehouania…Sa dernière trouvaille fut Chebba Djenet qui a fait un tabac ces dernières années. «Chaque heure, il y a un chanteur raï qui naît ici», souligne Bouziane Ben Achour avant de raconter un événement douloureux qu’il n’arrive pas à effacer de sa mémoire malgré le temps censé effacer tout, même le premier amour.

Mazal kayen l’espoirNous sommes en 1994. Un grand hebdomadaire algérien, plus penché sur la culture, s’apprête à mettre la clé sous le paillasson. Dans ce journal, travaillaient les meilleures plumes algériennes : Algérie Actualité. A l’époque, Bouziane Ben Achour travaillait dans cet hebdomadaire. L’Algérie était à feu et à sang. A huit cent kilomètres d’Oran, Matoub Lounès est enlevé par un groupe armé. La Kabylie pour laquelle Matoub était tout, se mobilise pour le libérer. A Oran, Ben Achour continue à exercer son métier contre vent et marée. Il décide de réaliser une interview avec l’idôle de l’Ouest et de nombreuses villes d’Algérie, et même de jeunes marocains et tunisiens. Il s’appelle Hasni Chekroun, il a vingt cinq ans et il est pauvre. Mais célèbre et adulé par les jeunes arabes. C’était le chanteur le plus prolifique. Il éditait des cassettes tout le temps au point où une anecdote raconte qu’un jour, un fan se présente au magazin de disco Maghreb, sis au Boulevard Charlemagne. Il demande la dernière cassette de Hasni. Le vendeur le questionne s’il cherchait celle sortie le matin ou celle du soir ! En réalité, Hasni avait une belle voix. C’est, incontestable. Il a repris des dizaines de musiques des chanteurs du Moyen Orient qu’il a algérianisées avec des textes locaux, explique Ben Achour. Ceci n’enlève rien à son mérite puisqu’il a réussi à accrocher l’intérêt du grand public. Le journaliste réalise donc un entretien qu’Algérie Actualité publie dans son édition prochaine. A la Une, le journal reprend le titre de la chanson la plus célèbre de Hasni, Mazal Kayen l’espoir. Quatre jours plus tard, Cheb Hasni est assassiné. Aujourd’hui, le théâtre de Verdure porte son nom. Hasni est resté the best à cause de «sa voix douce, de sa musique moins agressive, de son style plus imagé et plus enveloppé».

A suivre…A.M.

Quitter la version mobile