Béjaïa mérite mieux

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Par Brahim Tazaghart(*)

Il y a des dérives, des dérapages dangereux qu’on néglige, qu’on sous-estime, qu’on refuse de considérer. Avant qu’ils produisent des aboutissements néfastes, ces dérapages ne sont pas perçus comme tels. Au contraire, ils sont admis, acceptés, assimilés comme participant du normal. Pour soulager sa conscience, pour camoufler son impuissance, on se baigne dans “la politique anecdotique”, banalisant à l’extrême des situations très sensibles. Ces attitudes résignées, fatalistes, en annonçant la déchéance de la cité et sa soumission au règne de l’irrationnel et de l’aberrant, confirment clairement l’échec d’une classe politique incapable d’élévation et de projet, condamnée aux petits calculs de vendeur du coin. La situation troublante que vit la municipalité de Béjaïa, ces derniers jours, est une illustration parfaite. A répétition, nous avons lu dans la presse et dans des déclarations politiques portant sur les sessions de l’assemblée communale, des propos qui défient tout entendement, des comportements qui participent, le moins que l’on puisse dire, de l’insensé. Dans cette crise qui secoue l’assemblée communale, j’éviterai de m’attarder sur les positions politiques des uns et des autres des protagonistes, ni sur le bien-fondé de leurs arguments respectifs. Ce type de débat, c’est à leur charge de l’animer, de le fructifier, de le faire sortir des coulisses de l’assemblée pour enclencher et nourrir la réflexion autour de la gestion de la cité comme un art et comme un savoir maîtrisable. N’est-il pas du devoir de l’élu, devant des choix importants, le revenir vers le citoyen électeur pour l’informer, s’expliquer et prendre son avis ? Ce qui m’importe le plus, en cet instant précis, c’est la dimension stratégique, morale, et éthique du conflit. En fait, face à une opposition qui lui réclame son droit à participer à la gestion de la ville, le P/APC de Béjaïa a commis des déclarations scandaleuses : “Je ne reconnais ni le code communal, ni l’assemblée communale, ni l’exécutif,…!” Tout citoyen, sans qu’il soit un initié de la chose politique, un jaloux de la nature républicaine de l’Etat, constatera que cette déclaration est d’une contenance singulière, d’autant plus qu’elle a été annoncée en plein assemblée, devant les élus et en présence du public. Non seulement elle discrédite le vote de la population qui a donné à chaque élu une parcelle du pouvoir, mais elle nie carrément l’existence de la République en tant que lois et institutions. En clair, cette déclaration rapportée par la presse nationale, est une négation franche de l’Etat, tant la commune est la cellule de base sans laquelle celui-ci est une simple vue de l’esprit. La menace de ces propos, avec les conséquences psychologiques et morales qu’ils pourront engendrer dans le mental d’une société déjà fragilisée, est confortée par le double silence de l’administration et des partis politiques. En effet, ni le FFS, ni le RCD, partis siégeant à l’assemblée, ni les autorités de la wilaya n’ont exprimé leurs désapprobations et leur refus de voir les lois de la République et les institutions de l’Etat décriées de la sorte. Le FFS dont l’APW a voté contre l’institution de l’agence foncière sous l’autorité de l’administration, afin de sauvegarder les prérogatives des élus comme il est souligné dans son argumentaire, se dérobe, observe un silence complice, quand le P/APC, tout en le félicitant pour son soutien, déclare gérer la commune comme il gère sa propre entreprise ! Quant à l’administration de la wilaya, elle reste, jusqu’à preuve du contraire, sans aucune réaction, se contentant de suivre de loin une affaire qui fragilise d’avantage la culture de l’Etat au profit de l’inculture (…) C’est en présence de l’ensemble des élus, de hauts cadres de partis démocrates, que le P/APC de Béjaïa s’est adressé, en des termes xénophobes et haineux, à un élu (…) Périlleuse résurgence d’une mentalité rétrograde qui avait placé le pays dans une défaite historique que seule l’émergence de l’Algérie, en tant que nation cristallisée, a permis le dépassement. Face à cette déclaration répréhensible, condamnable, faite au nom du FLN et au moment même de la fête de l’Indépendance, les responsables démocrates, leurs élus, sont restés immobiles, indifférents, sans réaction aucune. Dans des pays qui se respectent, ce genre de déclarations xénophobes font réagir les plus simples des citoyens, mettent en colère la société civile, mais chez nous, les représentants politiques de la population qui sont censés véhiculer la conscience citoyenne, restent de marbre, sinon avec des beaux sourires sur les lèvres. Dans les pays à classe politique adulte, un écart de langage d’un premier ministre à l’encontre de son contradicteur a failli lui coûter son poste, et sous la pression de ses adversaires et de ses amis, il s’est retrouvé dans la contrainte de demander des excuses. Chez nous, l’insulte et la xénophobie sont admises comme participant de la nature de l’Algérien ! En vérité, le silence face à ces dérives est plus menaçant que les dérives elles-mêmes. Il exprime un manque terrible de conscience, de lucidité, de probité intellectuelle, mais aussi, beaucoup de calculs, de craintes et de détachement vis-à-vis de l’Etat et de la chose publique.A croire que les démocrates, comme les nationalistes républicains, sont, avec les temps qui courent, une espèce en voie de disparition ! A croire aussi, que ce que la société réalise comme avancées citoyennes, comme dépassement salutaire du tribalisme et autre régionalisme étroit, au lieu de le soutenir et de l’approfondir, est à chaque fois contrarié par des “élites” qui confondent entre leurs intérêts cupides et égoïstes et l’avenir d’une nation qui à tant souffert de la bêtise et de l’aveuglement de ses enfants. Utiliser le lieu de naissance d’un élu, comme un argument pour lui dénier le droit à l’opposition, c’est bafouer les plus élémentaires des principes démocratiques, des droits de l’homme et de l’appartenance à une seule et unique nation.Cette déclaration insouciante, soulève, d’une manière plus au moins franche, la question de la nature même de l’Etat. En effet, par sa sensibilité, elle souligne la nécessité d’un débat fondamental que nous refusons, pour de multiples raison, d’entamer sérieusement depuis l’apparition de l’intégrisme religieux avec les dérives désastreuses qu’il a provoquées, même parmi ses adversaires les plus acharnés : “Sommes nous pour un Etat citoyen, fondé sur la volonté de vivre ensemble, respectueux des lois qui garantissent des devoirs et des droits inaliénables, conforté par une histoire commune faite de douleurs et de couronnements, ou, pour un Etat de nature identitaire, qu’il soit religieux, ethnique, ou linguistique ? Le responsable politico-administratif, est-il soumis à la loi, ou, est-il au-dessus de celle-ci ? Qui est censé protéger la loi et les institutions, comment et avec quel moyen agit-il ?…”A l’heure du débat autour de la révision constitutionnelle, ces questions essentielles méritent d’être posées et discutées avec franchise et sérénité, et des mesures protectrices de la nature républicaine de l’Etat pensées et assorties. En effet, c’est tous les préjudices que peuvent encourager ces déclarations hasardeuses, assumées au nom du pouvoir public, qui m’ont poussé à réagir. Car Béjaïa, ville de culture et d’histoire, n’est pas un petit village perdu dans lequel la bêtise peut s’émanciper à huis clos. Cette réaction, pour lever toute équivoque, ne vise pas à impliquer le FFS et le RCD qui, traditionnellement sont les partis majoritaires en Kabylie, dans un conflit qui ne dévoile pas encore tous ses secrets. Leurs stratégies d’approches et d’alliances politiques ne concernent que leurs militants, cadres et directions respectifs. Seulement, je suis convaincu que le silence devant ces dérives relève tout simplement de l’inconséquence politique et d’un manque évident de discernement. Car, se joindre à quelqu’un n’exclut nullement de lui faire des reproches ni de le désavouer sur un certain nombre de propos. La démocratie se construit quotidiennement, dans chaque acte public, dans chaque accord, dans chaque déclaration, elle est une et intégrale, comme l’est d’ailleurs, le droit de la personne humaine. Pour finir, je crois que donner son point de vue, sans passion et sans verser dans l’anathème, est l’acte citoyen le plus élémentaire. Il garantit l’exercice du droit à l’expression et le devoir de s’impliquer dans la gestion de la cité, conditions inéluctables à l’émergence d’un Etat démocratique, citoyen, et de droit.

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