Entretien réalisé par Mourad Hammami
La Dépêche de Kabylie : Depuis une semaine, vous êtes en Algérie. Y aura-t-il d’autres rencontres avec d’autres syndicalistes algériens ?Jean-Claude Mailly : Hier, nous étions avec l’entreprise Naftal, on a tenu une réunion avec la Commission des femmes de l’UGTA et rencontré les fédérations de l’UGTA. Aujourd’hui, à Tizi Ouzou, on a encore des visites. Demain, visite d’entreprises à Rouiba. A la fois, des contacts avec Sidi Saïd et le contact avec les militants algériens. Deux choses qui sont importantes.
Vous vous limitez uniquement à des échanges de visites, ou bien envisagez-vous de mener ensemble des luttes sur le terrain ?Les luttes que l’on peut mener ensemble, on ne peut les faire que dans le cadre international. On a des analyses communes sur ce que l’on entend du syndicalisme international qui est plus combatif. Maintenant, il peut y avoir à un moment donné, pour un dossier particulier, exemple d’une entreprise qui sera implantée en France et en Algérie. Il peut y avoir la solidarité sur des dossiers particuliers. Mais on travaille aussi sur la coopération, sur la formation des militants dans le respect mutuel des deux organisations.
Vous avez insisté sur un problème qui touche le monde du travail en France, mais aussi en Algérie, qui est le rôle de la femme, notamment au niveau des postes de responsabilité ?Nous avons beaucoup de femmes qui exercent au poste de secrétaire de syndicat ou de délégué d’entreprise. Dans notre organisation syndicale, nous faisons le constat qu’il n’y a pas suffisamment de femmes dans les postes de responsabilités. C’est un débat que nous avons engagé depuis plusieurs années et sur lequel nous travaillons toujours. Le premier constat établi est qu’il n’y a pas de raison. Nous avons au moins identifié trois causes : une femme qui a des enfants qui conserve les mandats pendant des années. Deuxième piste de réflexion, c’est éviter, autant se peut, le cumul des mandats. Enfin, assurer des formations syndicales pour que les camarades femmes puissent avoir plus de responsabilités. Au niveau du secrétariat de la FO, il y a trois femmes. C’est bien, mais c’est insuffisant. Il faudra qu’on regarde comment améliorer les choses.
Pensez-vous qu’en Algérie la liberté syndicale est respectée ?De ce que je vois, elle existe. Si l’UGTA est de loin la première organisation syndicale, c’est qu’elle est efficace. Il y a ceux qui existent puis il y a la pratique des choses. Le syndicat le plus efficace est celui qui a le plus d’adhérents. C’est ça qui compte, d’une certaine manière. La France est un pays de pluralisme. C’est l’histoire qui a voulu ça. Mais la liberté syndicale est un fait, et le pluralisme est un fait.
Et pour les syndicats autonomes non reconnus ?Nous avons des problèmes identiques en France. Il y a cinq confédérations qui sont reconnues et qui sont représentatives. Il y a des syndicats autonomes qui voudraient être reconnus et représentatifs. Je comprends. Si j’étais SG d’un syndicat autonome, je demanderais à être représentatif. C’est évident. Je ne critique pas ça, sauf qu’en France, je suis SG d’un syndicat qui est représentatif. Donc, le problème se pose différemment.
Et le problème du CPE en France ?Le CPE est un dossier clos puisqu’il est mort. Par contre, c’est aussi une des batailles gagnées. Nous n’avons pas gagné la guerre en ce sens où il y a d’autres contrats précaires qui existent, tels que le CNE. Ce qui est important, c’est que nous avons réussi à faire reculer le gouvernement. Ça veut dire que les travailleurs, en se mobilisant avec les étudiants et les lycéens ont obtenu une victoire, en mettant à genoux le gouvernement. Quand on est efficace, on peut obtenir satisfaction. C’est notre espoir.
Sarkozy parle d’un projet de loi sur l’immigration choisie ?Nous avons condamné le projet de loi Sarkozy et son concept d’immigration choisie pour deux raisons essentielles. Première : la Constitution de la République française a comme principe celui de l’égalité des droits et interdiction de discrimination. A partir du moment où l’on considère les immigrés différemment dans leur qualification, c’est une forme de discrimination. Deuxième élément qui nous apparaît important, ça pourrait conduire pour les travailleurs immigrés qui seraient choisis de par leur qualification, à retirer de leur pays d’origine ceux qui sont formés, ceux qui peuvent aussi intervenir demain, etc. On choisit qui on veut et les autres, on n’en veut pas. En même temps, ça pénalise aussi le pays d’origine. Pour autant de raisons on a condamné la loi Sarkozy. Aujourd’hui, on s’inquiète aussi de tous les problèmes liés aux régularisations des familles avec ceux qui ont des enfants. On ne sait pas encore comment ce problème va se terminer, ce qui nous inquiète.
L’implantation des entreprises françaises est beaucoup plus importante en Tunisie et au Maroc. N’y a-t-il pas une certaine méprise et une discrimination dont l’Algérie est victime ?C’est une question qui m’a été posée ce matin par des militants. J’ai pris un engagement et j’en discuterai avec le Patronat français. Ce soir, nous avons une rencontre avec les camarades de l’UGTA et on voit la même chose au niveau national pour qu’il y ait plus d’investissements français en Algérie.
Un message pour les travailleurs algériens en général ?Gardez espoir. Regroupez-vous dans vos syndicats. Créez vite vos syndicats dans votre entreprise. Exigez le respect et la dignité de tout individu et de tout travailleur. C’est comme ça que vos pouvez obtenir des droits nouveaux pour les travailleurs. C’est valable en Algérie comme c’est valable en France.
M. H.
