Ce n’est qu’après plus d’une trentaine d’années que les M’kiris redécouvrent enfin les plaisirs de lakhrif d’antan. En effet, pour cette saison les figuiers ou du moins ce qui en reste ont donné leurs plus beaux fruits avec des saveurs et des senteurs uniques. “Dieu merci, la récolte de figues est magnifique non seulement du point de vue quantité mais également en qualité, ce qui ne s’est pas produit depuis des lustres”. Par ailleurs, plusieurs personnes interrogées, notamment les plus âgées, vu que les moins jeunes ne s’intéressent même pas à ce fruit, qui a pourtant fait la fierté de toute la Kabylie, ont fait remarqué que même le mûrissement des figues cette année est survenu le premier jour du mois de juillet comme autrefois alors que toutes ces dernières décennies, les premières figues mûres apparaissaient au mois d’août. C’est à côté de la mosquée de Tighilt-Bougueni, à proximité de l’arrêt des fourgons que nous avons décidé d’entamer des discussions avec quelques personnes assises sur des bancs tout en suivant les va-et-vient de la circulation. Aami Rabah du village d’Igdouren, quinquagénaire n’a pas hésité à nous confier, “cette saison, je me suis enfin rassasié de belles figues fraîches et je n’hésite pas à sortir chaque nuit pour un frugal repas d’autant plus que c’est le meilleur moment pour y goûter et découvrir tout ce que la figue a de plus merveilleux à offrir car, en fait c’est un fruit aphrodisiaque et ce n’est pas pour rien que Si M’hamed, le chacal kabyle, dans nos contes, préfère la saison de lakhrif à toute autre”. Assis à côté de lui, Si Slimane du hameau de Ait Messaoud prend tout son temps pour nous livrer ses impressions. “Dieu est clément, il nous a offert cette terre avec ces plus précieuses richesses tout en tenant bien à les citer dans le Saint Coran pour qu’elles s’incrustent dans nos têtes, “tini ou zeitouni” (le figuier et l’olivier), car ces deux richesses sont inépuisables, ce n’est pas comme le pétrole qui ne se renouvelle pas alors que pour nous, le figuier et l’olivier ne disparaissent jamais et la plus grande preuve est ce que nous vivons cette année le retour de ce lakhrif d’autrefois que nous avions cru disparu à jamais alors que nos figueraies dont il ne reste malheureusement pas grand-chose vont tôt ou tard revenir par la grâce de Dieu”.A Ait Ouakli, la zone la plus fertile de la localité de M’kira et se trouvant aussi dans la vallée, les figuiers chargés de leurs fruits mûrs sont d’une beauté exceptionnelle. Comme il est de coutume, l’invité doit lui même choisir sur l’arbre-même les fruits qu’il dégustera sur le moment, fraîchement cueillis. Pour Khalti Messaouda, toujours alerte malgré ses soixante-dix années, lakhrif est pour elle synonyme de deuil. “C’est vrai que c’est grâce à ce don de notre seigneur que nos ancêtres ont supporté la disette et toutes les faims et même pendant notre Révolution, en Kabylie, le figuier a été d’un très grand secours pour toute la population car avec une poignée de figues sèches et un peu d’eau, on peut tenir toute la journée sans connaître la faim. Pour moi, c’est tout autre chose, le retour de lakhrif me ramène toujours à ce grand ratissage effectué par l’armée française et où mon mari est tombé en chahid”, termine péniblement Khalti Messaouda, les larmes aux yeux. En fait, ce grand ratissage de la soldatesque française est la sinistre opération “Jumelle” qui avait ciblé toute la Kabylie à partir du 25 juillet 1959 et dont le but était d’arriver à anéantir toute la résistance de l’ALN en Kabylie. Commandée principalement par le colonel Bigeard, elle a été un fiasco pour les stratèges de l’armée française.A Tamdikt, sur la RN 68, installés sur les bas-côtés de la chaussées, des adolescents proposent des corbeilles pleines de figues à la vente pour les nombreux clients. En outre, pour les plus vieux, si la récolte est bonne, il reste tout de même à déplorer qu’avec la disparition, de presque la quasi totalité des figueraies, dont la cause n’est que de l’ordre climatique, les aires de séchages ou trahi n’ont pas fait leur apparition et c’est bien dommage.
Essaid N’Ait Kaci
