Frantz Kafka
Outre la sagesse qu’il tire des discussions avec les vieux du village et les expériences de ses amis qu’il a essayé de capitaliser, Massi a fait de bonnes lectures en français et en arabe depuis sa tendre enfance à côté des chansons kabyles dont il consignait les textes sur des cahiers de trente-deux pages. Il lisait d’abord, dans une exceptionnelle goinfrerie, tout ce qui lui tombait entre les mains, y compris des morceaux de journaux ayant servi d’emballage. L’appétit vient en mangeant. Et c’est ainsi qu’il aborda Feraoun, Mammeri, Ahmed Sefrioui, Jules Vernes, Dib. La bibliothèque du collège lui ouvrit une porte sur Taha Hussein, Chabi, Abu Nouas. Les enseignants l’encourageaient par des conseils et des dons de livres pour pénétrer le monde exaltant de Victor Hugo, Lamartine et Baudelaire ainsi que les pensées sophistiquées mais séduisantes de Karl Marx, Darwin, Kant et Aristote. La presse écrite, du parti unique ou de l’étranger, ne lui était pas étrangère. Il en décortiquait les moindres dépêches et chroniques et essayait de comprendre les grands textes alimentant les débats de l’époque et les entrefilets composant les faits divers-rubriques des « chiens écrasés » en jargon du métier. La particularité de Massi était la suivante : il tenait un cahier sur lequel il portait les phrases et les déclarations qui le touchaient sur le moment. Phrases poétiques, philosophiques, d’aspect proverbial ou réveillant tout simplement chez lui une sensation particulière ou un souvenir marquant. Alors, il marque le passage au crayon sur le document et, le soir venu, il le reporte sur son cahier. On voit bien qu’il n’y a aucun ordre spécial dans ses écrits : ni thèmes, ni longueur de l’extrait, ni même critère de langue. A peine si l’on peut espérer retrouver un certain ordre chronologique – qui n’est d’ailleurs pas toujours respecté – dans les extraits de journaux. Nous allons ouvrir quelques pages du cahier de lecture de Massi et voyager avec les quelques mots magiques, curieux, sensés, énigmatiques ou tout simplement poétiques qui ont marqué, ému, amusé, sidéré ou bercé notre personnage.
Les mots des uns…« Apparaît la valeur de la lumière quand on trébuche dans les ténèbres ». C’était dans une chanson d’Aït Menguellet datant des années 1970. N’est-ce pas une maxime qui peut être insérée dans n’importe quel ouvrage de parémiologie (dictionnaires de citations, proverbes et maximes) ?En tout cas, il croit fermement à la pensée de Sacha Guitry dans laquelle il affirme : « Citer les pensées des autres, c’est souvent regretter de ne pas les avoir eus soi-même et c’est en prendre un peu la responsabilité ». « J’ai été tenté par l’aventure qui constitue une exploration tous azimuts de l’homme qui ne devient homme qu’en devenant être parlant… libre de disposer de soi, de s’inventer, de s’étonner lui-même et d’étonner le monde, à chaque instant ». Mohamed Dib, dans son « Arbre à dire », nous entraîne dans son monde merveilleux allant de la trilogie algérienne à la trilogie nordique. L’arbre qui parle est une belle allégorie de la sacralité de la parole et de la magie du verbe. « Un nom ne vaut que par l’ancêtre qui l’a porté en son temps », c’est ce que nous apprend Pierre Jakez Hélias du fond de sa Bretagne Celtique dans son ouvrage « Les autres et les miens ». Cela peut être pris, à première vue, comme un paradoxe pour quelqu’un qui a cherché, sa vie durant, à faire revivre sa culture ancestrale, la culture cette écrasée par le jaconbinisme français. Mais, à bien y regarder, Hélias veut une culture cette moderne qui ne se fige pas dans les formalismes dépassés par l’histoire. C’est à peu près ce que signifie cette sentence d’Emile Michel Cioran, philosophe français d’origine roumaine : « La pensée réactionnaire est marquée par l’idolâtrie des commencements » (in « exercices d’admiration »). « Loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, me moquant des sots, bravant les méchants, je me hâte de rire de tout… de peur d’être obligé de d’en pleurer », disait Beaumarchais. Ce fut aussi l’ancienne devise du journal « Le Figaro » jusqu’à 1914 avant d’en adopter une autre, toujours du même auteur, et qui garnit à ce jour le logo du journal : « Sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ». Lors de son procès du 13 mars 1938, Boukharine, victime des purges staliniennes, éleva la voix devant les jurés en disant : « L’éveu des accusés est un principe moyenâgeux ». Il sera pendu deux jours après. Ne se contentant pas des recueils de citations qui font pourtant flores sur les rayons de librairies, il a surtout cherché à composer lui-même propre répertoire selon ses goûts et ses penchants. Les recueils « officiels » obéissent souvent à des canons esthétiques et à une philosophie de la vie qui sont loi de faire l’unanimité ou de répondre à toutes les interrogations. Massi pense qu’on doit glaner les sagesses et les vérités un peu partout dans le monde par les moyens qui sont à notre disposition. Ainsi, dans ses voyages avec les pensées de Mouloud Mammeri, il récoltera une kyrielle de bonnes paroles aussi clairvoyantes les unes que les autres ; par exemple, lorsque l’auteur dit : « C’est le privilège splendide des poètes que de savoir parer de rythmes la prose des jours et exalter l’action des prestiges de la parole ». Ou bien encore le paragraphe dans lequel Mammeri explique avec la rigueur du sociologue les replis communautaires et identitaires qui affectent les sociétés à la manière de la société musulmane qui, dans plusieurs contrées, a cédé aux « charmes », de l’intégrisme : « Tout se passe comme si une société qui sent qu’elle n’a plus prise sur l’histoire interpréte ses propres blocages en terme de destin ». C’est à peu près dans le même esprit qu’il s’est beaucoup penché sur la poésie d’Aït Menguellet en essayant d’en décrypter les moindres strophes d’apparence ordinaire. Nul ne détient la vérité, et la vérité d’un jour peut bien subir une décantation qui ferad’elle une simple illusion d’optique. C’est le destin des hommes : « Dans la pratique l’ignorance et le doute appartiennent à notre nature d’homme » (Mammeri). Massi inscrit sur son calepin ces sentences d’Aït Menguellet : « Si je me suis trompé de chemin/ Je ne suis après tout qu’un être humain/Sans doute ai-je mal soupesé ». Et puis, tout un flot de vers et de strophes envahit sa pensée, il en retient une qu’il écrit au stylo rouge : »Ô ma vie !Je t’ai demandé où est la véritéTu m’as dit : Viens la voir ;Et quand j’y étais, c’est comme siJe marchais sur la lame d’une hache »De ses lectures des écrivains de Kabylie, il a aussi retenu les drames et les malaises de la société jetés à la face du monde dans un style direct, loin des fioritures d’usage et de la complaisance. il en est ainsi de l’Amant imaginaire et du Voile du silence. Dans le premier, Taos Amrouche fait connaître sa vie de jeune fille et de femme « dépareillée », étrange et étrangère. « Moi, qui, tiraillée entre deux pôles contradictoires, devais payer plus que nul autre la rançon des transplantés, des inadaptés. Et si encore il m’avait été permis de me plaindre (… ) Par une étrange fatalité, nous sommes condamnés à ne nous atteindre que pour le mal… « . Le second livre est un témoignage poignant de Djura — du groupe Djurdjura —, une sorte de biographie « urgente » rédigée suite aux péripéties qu’elle a vécues dans sa vie familiale et professionnelle : « Je me trouvais devant un choix comme si je contemplais deux plateaux d’une balance : d’un côté, un plateau de sagesse d’ouverture sur les autres, de générosité, de paix… Je fais aussi le vœu que mon Algérie natale, après avoir lutté pour son indépendance, progresse dans la voie de la démocratie. Alors, j’aurai la joie d’y revenir chanter ma préoccupation première : Tilleli, ce mot qui résonne dans mon cœur comme un envol d’oiseau, Tilleli la liberté ! ». Massi savoure avec un inégal bonheur la similitude qu’il déniche entre un poème berbère marocain anonyme et une expression kabyle qui dit avec la même poésie les souffrances du cœur et les affres de l’âme angoissée :
Les mots des autresIl n’y qu’une seule race sur la terre, c’est la race humaine. C’est pourquoi les souffrances, les joies et les soupirs de l’homme — quel que soit son lien d’élection — sont les souffrances, la joie et les soupirs de tous les hommes. Ils sont sentis et vécus comme tels, et ils sont compris comme tels dès qu’un être les exprime d’un quelconque point de la terre quelles que soient les spécificités — somme toute insignifiantes — qui les entourent. Proclamant la volonté des peuples à vivre libres et indépendants, le poète tunisien Abu Lqacem Echabi disparu trop tôt chante : « Si un jour le peuple veut la vie/Force est pour le destin de répondre/Pour la nuit de s’évanouir/Et pour les chaines de se rompre ». Ayant pendant longtemps essayé de comprendre les pensées profondes des grands intellectuels de gauche. Massi a consigné dans son carnet ce passage de l’Italien Gramsci, champion du concept de « Bloc historique », « Le pessimisme de l’intelligence ne doit jamais désarmer l’optimisme du cœur et de la volonté ». C’est dans le même souci qu’il a aussi jugé utile de relire sur son petit parchemin les quelques phrases célèbres d’hommes politiques à l’image de cet extrait d’une lettre que le président Kennedy avait écrite à Kroutchev en 1961 : « La grande révolution dans l’histoire de l’homme, passée, présente ou future, est la révolution de ceux qui sont résolus à être libres » ou encore ce jugement sévère du général de Gaulle à propos du président français Albert Lebrun (1871-1950) qui se lamentait de n’avoir rien compris aux malheurs de la France : « Comme chef de l’Etat, deux choses lui manquait : qu’il fut un chef et qu’il y eut un Etat ». Amoureux des belles envolées lyriques et des traits sapientiaux, il ne manque pas de les souligner au crayon dès qu’il les pêche sur les pages des romans ou autres documents qu’il a entre les mains. Il a tenu sa tête entre les mains en relisant à trois reprises cette phrase quelque peu mystique suggérant l »idée d’absurdité de la vie, phrase qu’il a prise de « Un été africain » de Mohammed Dib : « Plus on examine les raisons qui font agir les gens, plus on étudie leur comportement et plus on a l’impression qu’un brocanteur de destins s’est mis en tête de solder toutes ces existences ». C’est tout à fait vrai, puisque d’après Freud « Il n’est pas entré dans le plan de la création que l’homme soit heureux ». Le bonheur est un mot ou un concept qui a bien taraudé la tête de Massi. Les différentes explications des philosophes ne le satisferont pas, seule Thekov semble s’approcher quelque peu de la vérité en disant que « Le bonheur n’existe pas, seul existe le désir d’y parvenir ». L’ouvrage du Polonais Stanislas Jerzy (mort en 1966) intitulé « Les pensées échevelées », a longtemps accompagné Massi dans ses pérégrinations à l’Est et à l’Ouest de l’Algérie et même à Illizi. Les quelques aphorismes — pleins d’ironie et de figures de style du genre-oxymores ou paraboles — qui y sont contenus vous remplissent de joie d’avoir appris des évidences par des moyens langagiers les plus croustillants.
Amar Naït Messaoud
