Jadis, il y avait dans chacun de nos villages plusieurs fontaines. L’une d’elles est d’eau potable. Cette eau se raréfie pendant l’été poussant les villageois à passer la nuit à attendre que le petit trou, faisant office de réservoir, se remplisse pour être vidé dans des fûts en bois. Cette eau avait un goût de roche, de flore locale : c’est le suc de la terre natale. Les autres sources servaient au lavage du linge, étancher la soif des bêtes ou arroser les potagers que des vieux entretenaient avec amour. Je me souviens des vieilles chargées de cruches grimpant péniblement des sentiers abrupts ; l’eau qu’elles ramenaient est agrémentée de feuilles d’arbres forestiers, de sueur et de tendresse infinie. La femme donne la vie, l’eau la perpétue. L’ordre naturel des choses.Aujourd’hui, rien de cela n’existe : les égouts, les rejets industriels (huileries) ou tout simplement la crue des oueds son venus à bout du patrimoine aquatique et avec lui le souvenir des hommes libres ne quémandant rien des colonisateurs successifs car pour eux le compter sur soi est indiscutable : c’est clair comme de l’eau de roche !Certes, il faut des forages, des pompes électriques et des conduites pour ramener de l’eau en grande quantité pour une population dont les besoins augmentent de jour en jour, mais la conservation de nos fontaines serait d’un grand secours en cas de crise majeure.Les crises multiformes auxquelles font face les autorités avec le peu de moyens dont elles disposent ont fait passer au second plan les questions d’écologie. Et pourtant, dans ces terres arides, isolées que l’activité fuit un peu plus chaque jour, il ne restera que le tourisme culturel pour faire des rentrées d’argent et faire face aux problèmes sociaux qui ne cessent de s’aggraver. Dans un avenir proche, les gens partis ailleurs reviendront dans leurs villages pour se… ressourcer et si l’on détruit tout ce qui est ancien et historique, qu’est-ce qu’on pourra leur faire visiter ? De grâce, agissons comme les Japonais qui ont réussi une synthèse entre l’ancien décoratif et le nouveau démonstratif : qui ne connaît pas le chemin suivra la rivière !Qui n’a pas fait un somme près d’une fontaine, sous un arbre centenaire sur lequel gazouillent des oiseaux au son familier, ne peut comprendre la valeur morale d’un lieu auquel se rattache notre enfance : de l’imagination du pouvoir local dépend en grande partie le devenir de nos campagnes.
Arab Youcef
