Günter Grass parle en public pour la 1re fois depuis son aveu

l L’écrivain allemand Günter Grass, qui a révélé récemment avoir été enrôlé dans les Waffen-SS à la fin de la Guerre, est apparu en public pour la première fois depuis ses aveux et, sans vraiment s’expliquer, a tout de même affirmé vouloir continuer « à ouvrir la bouche ». Un canapé bleu vif et un pupitre noir installés lundi soir sur la scène du Berliner Ensemble, théâtre fondé par Bertolt Brecht sur les rives de la Spree, à Berlin. Un vieil écrivain, légèrement voûté, tient une lecture publique. Devant un public attentif de plus de 700 personnes, il déclame, dans un sourire, une « déclaration d’amour à Olivetti », le fabricant italien de machines à écrire. Reçue en cadeau de mariage, la machine lui a permis d’écrire le roman qui le rendit mondialement célèbre, « Le Tambour ». Le vieil écrivain est le Prix Nobel de littérature 1999 et il lit là un extrait de son autobiographie « Beim Haüten der Zwiebel » (« En épluchant les oignons »). L’ouvrage, déjà imprimé à 250. 000 exemplaires et sorti à la mi-août avec deux semaines d’avance, n’a pas encore été traduit. Et pourtant son contenu a déjà fait le tour du monde. Car plus que ses premiers pas d’écrivain, Günter Grass, qui fêtera ses 79 ans le 16 octobre, révèle pour la première fois avec ce livre avoir été enrôlé dans les Waffen-SS à la fin de la Seconde guerre mondiale. Trop tardif, cet aveu a déclenché un immense émoi au point de faire vaciller la « conscience morale de l’Allemagne » de son piédestal. Comment un écrivain si prompt à dénoncer les compromissions de certains hommes politiques allemands d’après-guerre avec le régime nazi a-t-il pu se taire si longtemps? Comment a-t-il pu passer sous silence ses propres agissements alors qu’il ne cessait de confronter l’Allemagne aux errements de son passé? Lundi soir, alors qu’il lisait pour la première fois en public des extraits de son autobiographie et répondait aux questions du journaliste Wolfgang Herles, Günter Grass, sans plus d’explication, a redit que son long silence était dû à « la honte ». Il s’est défendu, aussi. « De quel droit peut-on exiger que j’expose en public une période si courte de ma vie? », s’est-il insurgé. Et d’ajouter qu’il n’aurait « pas pensé que les critiques littéraires resteraient à ce point sous leur propre niveau ». Dans la salle pleine, le public fasciné par son récit l’applaudit mais ne l’ovationne pas. Le vieil homme à l’épaisse bague en argent portée à l’annulaire droit poursuit la lecture de son livre, entrecoupée de temps à autre par ses toussotements de fumeur de pipe. Comme à chaque fois qu’il tient une lecture publique, un verre de vin rouge est posé non loin de lui. Le vieil écrivain évoque les tourments d’un homme qui a depuis longtemps reconnu avoir été séduit par le nazisme lorsqu’il était adolescent: « Pourquoi ai-je omis de me poser des questions lorsque (pendant la Guerre) un camarade d’école et un professeur ont soudainement disparu? ». Des quatre extraits qu’il a choisis de lire en public, aucun n’évoque vraiment directement son engagement de quelques mois dans la terrible unité d’élite du régime nazi, dont la capacité de résistance s’effondre face à l’Armée rouge. Günter Grass, né à Dantzig (Gdansk dans l’actuelle Pologne), préfère s’attarder sur son expérience dans les Jeunesses hitlériennes ou même, après la Guerre, sa participation à un cours… de cuisine. Interrogé sur scène par le journaliste de la chaîne publique ZDF, Wolfgang Herles, le romancier reconnaît: « Cela ne fut pas facile pour moi ces derniers temps ». Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, « je tiens toujours sur mes deux jambes et je continuerai d’ouvrir ma bouche ». Le vieil écrivain a bien l’intention de continuer à participer au débat politique en Allemagne. Mise en vente dès la mi-août alors que sa sortie n’était prévue que début septembre, son autobiographie est quasiment épuisée chez les libraires. Son éditeur, Steidl, a déjà fait imprimer 250. 000 exemplaires de l’ouvrage.