Mohamed Derramchi, colonel de la Gendarmerie nationale de Béjaïa, en poste dans la wilaya depuis 2004, a bien voulu nous dresser un tableau de la situation sécuritaire en matière de criminalité dans la wilaya ainsi que des opérations de lutte contre le banditisme que mènent ses services. Dans cet entretien, il sera aussi question du type de rapports qu’entretient l’institution avec la population après les douloureux évènements du Printemps noir.
DDK : Il est à supposer que le souci majeur de votre institution était de préparer au mieux le retour de la gendarmerie à Béjaïa en vue notamment de sa réhabilitation aux yeux de la population. Y a-t-il eu une stratégie et des recommandations particulières pour le faire ?
ll Ni démarche ni recommandations particulières. Nous menons notre mission ici comme en toute autre région, il n’existe pas de région spéciale quand il s’agit d’appliquer la loi.
Toutefois, au vu des évènements passés, de la période qui a caractérisé le retrait du corps de la wilaya, le retour s’est effectué de façon progressive et méthodique. Par ailleurs, eu égard aux douloureux événements subis par la population, il est vrai que nous manifestons du respect et ménageons les citoyens qui ont certes traversé des moments difficiles. Nous en sommes conscients.
Nous comptons actuellement 25 brigades à Béjaïa, ce qui est peu du point de vue de la couverture du territoire dans la mesure où nos services se trouvent à de grandes distances de beaucoup de communes.
Le discours ambiant depuis quelques années est au cri d’alarme vis-à-vis de la tendance à la hausse de la criminalité en Kabylie en général et en particulier à Béjaïa. Confirmez-vous ces craintes et si oui, quelles en sont les principales causes ?
ll Eh bien, je vais vous étonner : la situation à Béjaïa est moins inquiétante que celle qui prévaut dans d’autres grandes villes du pays. Les statistiques sont là pour le confirmer. Une femme peut encore, par exemple, ne pas s’inquiéter qu’on la déleste de ses bijoux en pleine rue à Béjaïa, ce qui est loin d’être le cas ailleurs.
Je comprends cependant les craintes et l’indignation du citoyen qui estime que Béjaïa a changé. Mais c’est oublier d’une part que le phénomène est national, dû souvent aux mêmes causes (la sécrétion du grand banditisme par le terrorisme entre autres) et d’autre part que Béjaïa, de surcroît région touristique, est une ville ouverte et donc propice à l’accueil des diverses formes de criminalité.
Il n’en reste pas moins que nous assistons à l’avènement de toutes nouvelles formes de banditisme tel le kidnapping…
ll Effectivement, ces nouvelles formes existent. En ce qui nous concerne, nous avons enregistré deux cas de kidnapping cette année. Cette forme de criminalité demeure, fort heureusement marginale et ses auteurs accusent un amateurisme manifeste, ce qui contribue à faciliter leur neutralisation par les services de sécurité. J’insiste toutefois pour en appeler à la collaboration des proches des victimes de ces enlèvements : qu’ils aient pleine confiance dans nos capacités et moyens pour neutraliser les ravisseurs sans que la victime ne soit en danger, qu’il nous avertissent à temps surtout. Outre le kidnapping, la tendance à l’organisation du crime en réseaux est une réalité nouvelle (trafic de drogue, le proxénétisme, trafic de fausse monnaie…). Or, pour certaines de ces organisations de crime, elles sont favorisées et stimulées par le caractère touristique de la région, c’est à la faveur de cette « aubaine » que prolifèrent la prostitution dont les filles arrivent de toutes les wilayas du pays. Or, si ce phénomène est réellement nouveau à Béjaïa, son ampleur est là aussi à relativiser parrapport à d’autres régions. Contre ces diverses formes de criminalité, nous menons une lutte acharnée, notamment contre les lieux de débauche dont une vingtaine ont été détruits cet été, outre une saisie de 50 kg de kif traité et 67 kg de plants de cannabis. ll reste que le problème de la drogue, de loin le plus préoccupant à mes yeux, dans la mesure où d’une part, il est souvent source de comportements criminels, et d’autre part dans la mesure où Béjaïa est une région de consommation.
Enfin, il est à noter aussi l’opposition dans la région de pilleurs de sable qui requiert toute notre attention. Notre stratégie de lutte contre ce crime est le revendeur dans le but de parvenir à tarir ce marché illégal. En termes de saisies, nous avons intercepté un nombre de 64 camions cette année au niveau de Taksriout. Sans vous dire que nous en sommes arrivés à bout, ce phénomène est en net recul surtout au niveau de la côte Est grâce à la pression qu’exercent nos services en termes de surveillance, de présence et de descentes fréquentes.
A l’instar de la criminalité en général, le phénomène du suicide en Kabylie serait particulièrement important. Est-là aussi exagéré ?
ll D’abord une statistique : en deux années, les cas de suicide ont diminué. Nous avons enregistré 25 cas en 2006 et 12 tentatives, ce qui est inférieur au nombre de cas et tentatives d’il y a 2 ans.
Ensuite, si le phénomène paraît important en Kabylie, c’est seulement parce qu’on en parle ici plus qu’ailleurs. Autrement dit, rien ne prouve que le taux de suicide en Kabylie est supérieur à celui qui prévaut ailleurs dans la mesure où en dehors de la Kabylie, tabou sur cette question persiste bien plus qu’ici. C’est donc une bonne chose qu’on en parle, mais cela ne suffit pas puisque la plupart des cas de suicide ayant des origines familiales, il est urgent d’œuvrer à promouvoir la communication et le dialogue au sein des familles pour y prévenir des drames qui trop souvent sont fatals.
Hakim O.
