Depuis la libération de l’économie nationale, l’Algérie a connu la naissance de beaucoup d’entreprises privées et l’émergence de beaucoup de personnes qui, souvent sur la base de rien, sont devenues au fil du temps, de grands entrepreneurs à qui l’on confie la réalisation de projets qui, auparavant, étaient réservés à l’Etat. Dans la foulée de l’enrichissement du pays, grâce à la rente pétrolière, le secteur du bâtiment et des travaux publics a connu un essor sans précédent. De ce fait, et dans l’idée de saisir cette opportunité, l’on assiste à une course effrénée pour la création d’entreprises et bénéficier de projets. Le monde des entrepreneurs attire de plus en plus et de loin, l’on a souvent l’idée et l’image qu’un entrepreneur est un homme heureux qui affronte la vie facilement et qui évolue dans l’aisance. Mais cette idée est souvent fausse car ces derniers sont souvent confrontés à de gros problèmes et doivent consentir de gros sacrifices au quotidien. Ils sont souvent victime de la bureaucratie ou de la réglementation qui restent dans la plupart des cas floues et contradictoires. A Tigzirt, comme ailleurs, des entrepreneurs se plaignent et dénoncent les entraves ainsi que le monopole qu’exercent certaines institutions sur le marché. Rabah Chaffaï est un grand entrepreneur connu dans la région pour avoir achevé tous les projets qu’il lui ont été confiés : construction d’un CEM à Tigzirt, réalisation de plusieurs dizaines de logements à Mizrana, Makouda et Tigzirt. La réalisation d’un CFPA à Makouda, etc. Mais cet entrepreneur souffre et nous parle : « Souvent, nous travaillons pour presque rien. Nous nous sacrifions beaucoup pour avoir quelques miettes de bénéfice. Nous sommes vraiment harcelés et lésés », déclare-t-il et d’enchaîner : « Souvent, c’est par le nif que j’ai achevé certains de mes projets. Or, vu la réalité du marché, je devrais les abandonner car il n’y a pas de bénéfices ».
« L’agence foncière tire des bénéfices sur nos dos »
Selon cet entrepreneur âgé d’une soixantaine d’années, le secteur du bâtiment est le plus décourageant. Il ne cesse de dénoncer le monopole et l’abus qu’exerce l’agence foncière dans ce domaine. « L’agence foncière tire des bénéfices sur notre dos, tandis que nous dans chaque projet, nous laissons des plumes », dénonce-t-il. A titre d’exemple, il nous cite son projet de réalisation de 60 logements de type sociaux participatifs (LSP) à Tigzirt. Un F3 est réalisé pour l’agence pour un coût de 140 millions de centimes environ. Ce même logement se revend à 330 millions en parallèle. Il cite aussi le fait que l’agence bénéficie selon lui, gratuitement, des locaux réalisés dans chaque bâtiment. Selon lui, l’agence foncière bénéficie gratuitement de terrains. Et d’ironiser : « Je préfère l’OGPI et réaliser des logements sociaux pour les pauvres ». Dans le programme des 60 LSP réalisés à Tigzirt, il nous confie : « J’ai acheté un local auprès de l’agence et que j’ai réalisé moi-même au coût de 220 millions hors taxe, soit environ la somme de 45 000 DA le mètre carré ». Selon un autre entrepreneur, les milliards de bénéfices sont engrangés par l’agence et ce, sans fournir d’efforts. Rabah Chaffai garde encore vives les séquelles de son aventure dans la réalisation de logements. « J’ai laissé des plumes dans mes projets et tant qu’il n’y aura pas d’autres mesures, je ne m’engagerai jamais dans des projets de réalisation de logements, car c’est caduc et je ne trouve plus l’intérêt ». Il demande à ce que le terrain soit vendu pour les entrepreneurs mais aussi que ces derniers bénéficient à la fin du projet de locaux commerciaux. Selon nos informations, pour le programme de réalisation de 199 logements LSP à Tigzirt, les autorités ont du mal à trouver des entrepreneurs. Nous avons appris que l’APC aussi réclame sa part de bénéfice dans les logements promotionnels et sociaux participatifs. Les nouveaux élus de Tigzirt ont vu que le grand perdant dans cette politique, c’est l’APC. Et d’ailleurs, cette dernière est en manque terrible de locaux et de ressources financières pour faire face à ses besoins de dépenses.
Il y a aussi le problème du sable
Le sable demeure l’une des matières premières indispensables à la construction. Ce problème épineux qui a déjà défrayé la chronique est cité par Rabah Chafaï, mais aussi par un autre important entrepreneur à Tigzirt et qui est M. Arbouche dit Zoubir. Ces entrepreneurs se plaignent et dénoncent la fermeture à la circulation de la RN 24, un tronçon qui relie Tigzirt à Dellys sur une distance de 26 km. Cette route est l’une des rares, pour ne pas dire la seule qui est restée fermée à la circulation pour motif d’insécurité. « Aujourd’hui, pour acheminer un camion de sable, il faut tout d’abord l’acheter chez des clandestins et le transporter en empruntant la pénible RN 72 », nous dit Zoubir.
Et d’enchaîner : « 1 m3 de sable dans une sablière coûte deux fois plus cher. Ajouté à cela, on nous presse dans les délais. Les impôts nous imposent des pénalisations injustes… C’est invivable et on nous demande l’impossible », fulmine cet entrepreneur. Ces bâtisseurs se sentent étouffés et cernés de partout. Et pourtant, leur volonté de participer au développement du pays n’est plus à démontrer. Mais cette volonté se heurte à ce système, à la bureaucratie à un environnement de travail qui reste confus, délicat et contradictoire. Pour fuir ces conditions draconiennes, Zoubir a réalisé une carrière dans une autre wilaya. Quant à R. Chaffai, il ne soumissionne plus dans la réalisation de logements. Je préfère d’autres chantiers, telle que la réalisation de routes et d’établissements. L’intérêt de Tigzirt et de toute l’Algérie ne se trouve certainement pas dans cette politique qui décourage les entrepreneurs en leur fermant les routes en leur imposant des mesures propres au système de l’économie dirigée à l’orée du libéralisme et de l’économie de marché qu’on ne cesse de réclamer.
Mourad Hammami
