Le gros gain et… le petit grain de poussière !

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Sont nombreux les jeunes tailleurs de pierre qui ont gardé le lit pour un long séjour et vécu sous des soins intensifs pour s’en sortir dans le meilleur des cas avec une insuffisance respiratoire chronique et une interdiction, signée par des médecins, de travailler dans les milieux poussiéreux sous peine de rechuter sans espoir de guérison. Les nouveaux lapidaires de notre époque n’ignorent rien de la fibrose qui les guette au bout de quelques années d’exercice, mais l’exclusion scolaire, le chômage endémique et le besoin ne donnent pas vraiment le choix d’une part, et le gourmand débouché existant à ce travail éreintant ainsi que ses fortes rémunérations d’autre part leur tracent tout droit le chemin, celui des aînés, à suivre. Les pierres aussitôt ciselées sont livrées aux constructeurs qui en réclament toujours plus et vite.

Le village est distant de près de six kilomètres du chef-lieu de la commune de Makouda. A Tala Bouzrou, ici est chômeur celui qui refuse de travailler. Le créneau absorbeur reste exclusivement la pierre décorative qui emploie tous les jeunes et dont le gisement est exploité intensivement depuis des années par une jeunesse en mal de sous et de perspective. Seulement, dans ce travail particulièrement risqué le nombre de dinars gagnés est souvent proportionnel avec le degré de la déliquescence sanitaire de l’ouvrier. Cependant, malgré tous les risques connus, les candidats au travail ne manquent pas. En effet, dans ce village le travail de la pierre décorative est, comme une seconde école, un passage presque obligatoire pour tous les adolescents et les adultes. Le seul critère de dispense en vigueur à ce jour est l’aisance parentale qui peut les soustraire. Car, beaucoup d’enfants intelligents et studieux de condition précaire ont taillé la pierre pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles en difficulté. Malheureusement, la finalité de ce travail est sans aucun doute la même pour tous les manipulateurs du marteau et du burin, à savoir la maladie pulmonaire. Le caractère violent et la rapidité de la maladie sont toujours déterminés par le temps d’exposition du travailleur aux particules de poussière. C’est un cercle vicieux, plus il s’efforce de gagner beaucoup, plus il augmente les risques sur sa santé.

Au terme de quelques années de travail, les novices atteignent une maîtrise artistique déconcertante. D’ailleurs, ils sont capables de satisfaire les clients les plus exigeants en matière de finesse. Il suffit au demandeur d’imaginer ou de présenter n’importe quel dessin et de mettre le prix pour l’avoir. Les résultats sont souvent satisfaisants. Pour une bonne illustration de la situation, il est utile de retracer le cheminement de la pierre, de son état naturel brut à la pose sur les balcons des villas algéroises faisant rêver les passants. Car, contrairement à ce qu’imagineront les lecteurs, les pierres précieuses ne sont pas faites pour orner les maisons du village. Pour s’en apercevoir, un tour dans ce dernier suffit.

Le travail pénible et précis passe par plusieurs étapes avant d’atterrir dans les chantiers de décoration. Et la pierre change de main à chaque étape, qui est par ailleurs assurée, par des mains expertes en la matière. Pour commencer, les dessinateurs achètent la pierre brute en petits blocs chez les casseurs spécialisés qui fendent de grands rochers à raison de 2 700 DA le mètre carré. Les décorateurs revendent la pierre, après exécution des dessins, à raison de 4 500 DA le mètre carré. Enfin, les entrepreneurs constructeurs qui se chargeront, avec leurs ouvriers et maçons, de leurs constructions facturent le produit fini à 5000 DA le mètre linéaire environ. Il est clair que le plus grand bénéfice de ce travail revient tout naturellement aux entrepreneurs sans que ces deniers ne prennent le moindre risque pour leur santé. Notons que de nombreux nouveaux riches dans ce village se comptent parmi ces derniers. Leur situation est depuis longtemps devenue le rêve de tous les « galériens ». Mais, seulement, il y a loin de la coupe aux lèvres et surtout dans ce palier d’ « élite » où il y a beaucoup d’appelés pour peu d’élus. « Des fines particules de poussière s’incrustent dans les bouches de respiration des masques de protection et bloquent la libre circulation de l’oxygène. Ce qui nous étouffent » se justifient les travailleurs interrogés sur le manque de protection. Ces derniers se baignent à longueur de journée dans des nuages de poussière. En effet, dans ce travail singulier, les nouveaux « lapidaires » se drapent souvent le nez et la bouche par un torchon enroulé autour du cou. Ce dispositif de fortune n’empêche guère le petit grain de poussière de se loger au fond des alvéoles pulmonaires et de causer des lésions meurtrières.

Dans la mémoire collective de ce méga village, le souvenir du premier martyr de ce travail, éteint après une vingtaine d’années d’exercice, est toujours présent. Seulement, sa tragédie n’a pas servi de leçon. Aujourd’hui encore d’autres personnes, acculées par le chômage et le besoin, reprennent la même direction critique. Ce qui a pour effet direct de grossir les rangs de souffreteux pulmonaires. Après chaque journée de travail, les alvéoles pulmonaires emmagasinent les particules microscopiques qui, avec le temps, déclenchent cyniquement et progressivement la silicose et la fibrose. La douleur n’avertira le pauvre que si la maladie a atteint un stade avancé où la médecine se trouvera d’ores et déjà impuissante à réparer les tissus affectés… Dans la tragédie humaine qui touche cet important village, les pouvoirs publics ont indirectement leur part de responsabilité. Force est d’admettre que tous les travailleurs ne sont pas couvert par la sécurité sociale. Les rares lucides qui ont essayé de le faire ont découvert que leur fonction est classée, par l’administration byzantine, parmi les activités réglementée, donc soumise aux règles qui régissent l’artisanat. Et pour décrocher la carte artisan, le dossier comporte comme pièce maîtresse : la fameuse autorisation d’exploitation. Cette dernière se délivre à la daïra après présentation des documents prouvant l’existence physique du local pouvant abriter l’activité. Or, les tailleurs de pierre exercent toujours dans des champs non cadastrés et souvent dans des terrains domaniaux ou des rivières. Ce qui condamne officiellement toute la profession…

G. M.

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