Reportage réalisé par Salah Benreguia
Si le bonheur de fêter l’ Aïd El Fitr et l’Aïd El Adha est immense pour la communauté musulmane, il n’en demeure pas moins que « le prix de revient » de ces deux fêtes reste une véritable saignée pour les petites bourses. Hélas, le Ramadhan, qui de l’avis de tout père de famille demeure le mois où l’on dépense le plus, a coïncidé avec … la rentrée scolaire. Et comme un « malheur » ne vient jamais seul, l’Aïd el Fitr (avec l’achat d’habit pour les enfants….) fait son apparition juste après. Une venue qui ne fait qu’aggraver la situation financière de l’Algérien moyen. Hocine, un quinquagénaire, rencontré à Bab Ezzouar, nous a avoué son « mécontentement » en ce qui concerne les dépenses successives à chaque fête. « Croyez-moi, je ne me suis pas encore rétabli financièremen de la saignée du Ramadhan et de l’Aïd el Fitr, que je me vois en face d’un problème qui va sûrement m’abattre en achetant un mouton. »Et de rectifier le tir : »Et lorsqu’il s’agit de la religion, on fera de notre mieux pour satisfaire notre dieu ». En effet, Afin de suivre le rite d’Abraham, qui n’est pourtant qu’une tradition « bénie » et non pas un devoir « canonique », beaucoup de pères de famille, à leurs corps défendant, vont faire (il y a ceux qui l’ont déjà fait) les acrobaties les plus spectaculaires pour pouvoir s’offrir le fameux mouton de l’Aïd. Peu importe si l’on doit hypothéquer les jours d’après, mais il n’est nullement question d’ignorer cette dépense qui n’est pas perçue comme facultative pourtant explicitée par les exégètes de l’Islam, mais bien comme un impératif domestique sacralisé ingénieusement par une tradition séculaire. L’Etat n’ayant pas importé cette année le mouton d’Australie, les maquignons, professionnels ou de circonstance fussent-il, profitent de cet état de fait et sautent à pieds joints sur l’occasion pour prendre à contre-pied tous ceux qui espéraient jusque-là une stabilisation du marché leur permettant d’acquérir cette bête à un prix raisonnable ; or, cette mesure ne permet pas à l’Algérien moyen d’envisager la fête loin des tourments financiers. Ces maquignons ne se gênent pas en effet de faire trôner « leur marchandise » dans les endroits les plus imprévisibles, cherchant à « vaincre » les dernières hésitations des éventuels acquéreurs, sans manquer de placer la barre très haut, fixant les prix à des seuils quasi-inabordables. Depuis quelques jours, ils occupent de différents endroits, à savoir des pans entiers, des marchés qu’ils créent pour la circonstance, mettant à mal le cadre de vie des citoyens ainsi que les espaces verts. Quant à la vente du bétail, elle ne déroge pas à la règle, car elle se fait, elle aussi, aux abords des routes et des autoroutes, dans les parcs et jardins publics et même… dans les magasins. Selon nos sources, elle attire ces jours-ci de plus en plus de clients, en l’occurrence les maquignons et vendeurs occasionnels.
Les bovins pour remplacer les ovins ?
Devant cet état de fait, la tendance aujourd’hui est au sacrifice de bovins qui reviennent, selon nos interlocuteurs, beaucoup moins chers. Toutefois, cette tentative « micro-économique » adoptées par les chefs de famille, soucieux de défendre leurs frêles économies, est d’ailleurs « autorisée » par l’Islam. En effet, selon un imam d’une mosquée au niveau de la daïra de Chemini, la religion musulmane ne voit aucun inconvénient quant au sacrifice de bovins à la place de moutons. Notre interlocuteur a tenu à nous préciser que pour que cette pratique soit acceptée par l’Islam, le nombre de personnes qui doivent s’associer pour l’achat de la bête ne doit pas dépasser six. A titre d’exemple, une tête de bovin est estimée au marché hebdomadaire de Sidi-Aïch à 54 000 DA. Calcul fait, on se retrouve à 9 000 DA la part. Par ailleurs, plusieurs personnes interrogées à ce sujet ne partagent pas cet avis. Et pour cause : le mouton est sacralisé, mais faute de moyen, le musulman ne doit pas se gêner pour pratiquer cette tradition. Karim, un sexagénaire rencontré dernièrement au marché hebdomadaire de Sidi-Aïch, nous a déclaré ceci : « A ma connaissance, on ne peut pas égorger des bovins,d’autant que le prophète Abraham, avait utilisé un mouton à la place de son fils ». Ce qui mérite enfin d’être signaler est qu’une grande partie de la population a jeté depuis des années son dévolu sur l’achat de quelques kilos de viande chez le boucher du coin, et ce pour marquer la cérémonie de la manière voulue.
Virée sur les marchés hebdomadaires.
Une virée dans les « foires » à bestiaux de la localité, le dimanche à Chemini, le mercredi à Sidi Aïch, le vendredi à Ighzer Amokrane et le lundi à Akbou, nous a éclairés sur l’ampleur de la saignée qui attend une certaine catégorie de citoyens à la veille de l’Aïd El Adha. Sidi-Aich, cette belle ville boujiote scindée en deux par le fleuve de la Soummam, connaît à quelques jours de l’Aïd El Adha une frénésie particulière : des jeunes, des moins jeunes et même des vieux commencent à se voir accompagnés par le mouton de l’Aïd El Adha. Mercredi passé, le marché hebdomadaire de Sidi Aïch avec ces camions qui passent « bourrés » de troupeaux, mais aussi immatriculés dans différentes wilayas, rappelait à coup sûr aux habitants de la ville de la Soummam les forts moments qui précèdent la fête du sacrifice, mais aussi le séisme financier qui attend les pères de familles en parallèle. Ahmed dans sa » kachabia » est un habitué de ces foires. Venu de Msila, il nous a fait savoir que les marchés de la Kabylie lui rapportent beaucoup de bénéfice. Pourquoi ? Pour lui la cause est toute simple : la population kabyle compte beaucoup d’émigrés, donc le problème d’argent est pratiquement inexistant. « Et puisque la plupart des Kabyles ont une petite retraite en devises, beaucoup d’entre eux achètent sans même se soucier des prix ». On lui a demandé combien il vend par semaine ; il nous a répondu par ceci: »Comme vous le savez, il est presque midi. Je vous assure que tant que les jours passent et l’Aïd se rapproche, je vends de plus en plus; d’ailleurs,aujourd’hui j’ai ramené 40 moutons et ça marche à merveille ». Durant notre virée à Sidi-Aïch, si l’embarras du choix existe avec l’abondance des bêtes chétives et des quelques béliers de tous poids et dimensions, leur prix est quasi inabordable, mais rien ne diminue de l’envie d’acheter des moutons à ces prix. Mohamed, originaire de Souk El Thenine, nous a déclaré que les prix de moutons se sont envolés ces derniers jours. Il nous indique qu’une bête moyenne se situe entre 15 000DA et 18 000 DA ; quant aux plus nanties, elles sont proposées à des prix se situant entre 12 500 et 15 000 DA, mais il a tenu à nous préciser ceci : « Plus d’une dizaine de moutons ont été vendus, juste aujourd’hui à… 40 000DA la tête ». La cause de cette augmentation vertigineuse et qui ne permet pas à beaucoup de familles de s’en approvisionner est la spéculation tous azimuts qui marque généralement cette période et l’intervention intéressée des éleveurs improvisés. Sans toutefois omettre les dernières pluies qui n’ont fait qu’aggraver la situation déjà critique. En effet, les éleveurs commencent à s’assurer, avec ces dernières averses, sur l’abondance de la nourriture dans les mois à venir pour leur cheptel.
En somme, et de toute manière, quoi qu’il en soit et malgré la fébrilité et la tension qu’affichent les marchés hebdomadaires et quelques boutiques de vêtements pour enfants, on ne ménage aucun effort pour satisfaire aux besoins de ce cérémonial par lequel on est censé renforcer davantage sa foi en la religion musulmane, mais qu’on oublie parfois trop vite.
S. B.
