Histoire d’un fleuve détourné

Tout au long du 20e siècle, la Kabylie, tout en étant à la pointe du combat contre le colonialisme et contre la gestion dictatoriale du pays après l’indépendance du pays en 1962, est considérée comme une région frondeuse, cultivant méfiance et suspicion à l’endroit du pouvoir central. Au sein du mouvement nationaliste, ses éléments ont essayé de faire valoir l’orientation laïque d’une « Algérie algérienne » par opposition à l’Algérie arabo-musulmane telle que déclinée par les organisations et les partis de l’époque (Etoile Nord-africaine en 1926, PPA-MTLD, en 1949). Cependant, la priorité du combat libérateur- qui exigeait le resserrement des rangs et la cohésion des structures- avait fini par reléguer au second plan des considérations qui pouvaient apparaître comme des facteurs de « discorde et de zizanie ».

Une année après l’indépendance du pays, la tentative d’opposition du Front des forces socialistes (FFS), sous la conduite de Hocine Aït Ahmed, leader nationaliste natif de la Kabylie, a été réprimée dans le sang au point de contraindre ce parti, constitué de maquisards survivants, à choisir l’opposition armée, une aventure qui se soldera par la mort de 400 de ses militants et l’emprisonnement du leader historique.

Le pouvoir de l’époque avait réussi, contre toute logique, à donner du combat du FFS l’image d’une rébellion sécessionniste destinée à « arracher » la Kabylie au reste du pays. La dictature des années 70, faite d’arabo-islamisme mâtiné d’une parodie socialiste à la soviétique, avait recouvert le pays d’une chape de plomb, généreusement alimentée par le produit de la rente pétrolière. Néanmoins, les limites historiques de la ‘’démocratie populaire » commencèrent à s’effilocher à partir de 1978, année de la mort du Président Boumediène. Déjà, une année auparavant, la jeunesse kabyle qui vivait sa culture presque dans la clandestinité, avait pu défier Boumediène au stade du 5-Juillet d’Alger lors de la finale de la Coupe d’Algérie de football ayant opposé l’équipe kabyle de la JSK au NAHD d’Alger. Houspillé, interpellé aux cris ‘’Imazighen ! » (Les Berbères), le président ne put que ravaler sa colère et prendre note.

C’est en 1980 que le monde entier se mit à l’écoute des plus importantes manifestations populaires de l’Algérie indépendante. La jeunesse kabyle investit les rues de Tizi Ouzou, Bouira, Béjaïa et Alger pour crier franchement sa colère contre la dictature du parti unique, son rejet de l’arabo-islamisme et la revendication d’une véritable démocratie où la culture et l’identité berbères trouveraient leur place naturelle. Le facteur déclenchant d’une révolte qui s’étendra sur plusieurs mois était l’interdiction d’une conférence du célèbre écrivain Mouloud Mammeri à l’université de Tizi Ouzou portant sur la poésie kabyle ancienne. Dans une panique générale, le pouvoir n’avait pour seule réponse qu’un surcroît de répression. C’est ainsi que, après avoir violé nuitamment les franchises universitaires par le moyen de gendarmes, il procédera à l’arrestation et l’incarcération de 24 personnes considérées comme le cerveau de la révolte.

Ce n’est que partie remise, puisqu’en 1985, des universitaires et des intellectuels kabyles tenteront une structuration quasi-légale de l’opposition populaire. Deux organisations allaient en émerger : la Ligue des droits de l’homme et l’Association des enfants de chouhada.

En cette année du 20e anniversaire de l’indépendance du pays, ces formes d’organisation et les cérémonies qu’elles voulaient organiser pour commémorer cet événement (dépôt des gerbes de fleurs sur les carrés des martyrs) furent accueillis par une répression féroce qui se solda par l’arrestation de toute l’intelligentsia kabyle entre juillet et septembre 1985. Le régime de Chadli Bendjedid usera des moyens les plus pernicieux et les plus machiavéliques pour venir à bout de la contestation ; et l’instrumentalisation de la mouvance islamiste pour contrer toute forme de revendication démocratique — à l’université, dans les entreprises publiques et au sein de l’administration — n’était pas des moindres. L’un des moments-phares de cette dangereuse et ignoble stratégie est sans aucun doute l’assassinat de l’étudiant Kamal Amzal sur le campus de Ben Aknoun le 2 novembre 1982 par des barbus armés de poignards, de chaînes à vélo et de barres de fer.

Gestion rentière de la société et marginalisation de l’élite

Le contrôle de la nébuleuse d’opposition et l’élimination de tout cadre d’expression démocratique (associatif, syndical, politique,…) n’ont été rendus possibles que par la gestion clientéliste de la rente pétrolière. Le pouvoir du parti unique avait entretenu des relais dans la société de façon à absorber toute forme d’opposition et d’organisation autonome de la société. Néanmoins, à partir de 1986, le prix du baril de pétrole-unique source de recettes du pays- commençait à dégringoler. Du même coup, les relais et clientèles du pouvoir voyaient leur influence régresser et leurs privilèges chanceler. Le doute gagnait de plus en plus les hautes sphères du pouvoir. On en arriva alors à porter atteinte au plus symbolique ‘’présent » par lequel les autorités berçaient le rêve d’exil de la jeunesse algérienne : l’allocation touristique. Les effets de la crise- manipulés par groupes occultes de la nomenklatura- ne tardèrent pas à se manifester dans la rue. Ce fut alors la grande explosion d’octobre 1988 lors de laquelle un millier de jeunes Algériens furent tués par l’armée. La révolte d’octobre 1988 consacra la ‘’faillite sanglante » du régime, comme le constata à l’époque un hebdomadaire parisien, tandis qu’un ambassadeur algérien, qui deviendra quelques mois plus tard ministre, parlait de « chahut de gamins qui a dérapé ».

Subodorant une manipulation sophistiquée à grande échelle, les élites kabyles avaient tout fait pour ne pas impliquer la Kabylie dans une aventure dont on ignorait les tenants et les aboutissants. Mais cela n’empêcha pas que le célèbre chanteur Matoub Lounès fût mitraillé par un gendarme alors qu’il transportait dans sa voiture des tracts appelant au…calme !

Pour absorber la contestation et faire ‘’oublier » le drame, le régime de Chadli improvisa le multipartisme sur la base d’une nouvelle constitution qu’il fit voter en février 1989.

Travaillée au corps par l’intégrisme islamiste- entretenu par l’école, la mosquée et le sous-développement culturel du pays, la société algérienne sera ‘’sommée » de vivre le multipartisme entaché d’un péché originel, le fondamentalisme religieux. En effet, contre l’esprit même de la nouvelle constitution, des partis religieux furent agrées par le ministère de l’Intérieur. Le plus extrémiste, et qui saura profiter de l’état de déliquescence de la société algérienne, était le Front islamique du salut (FIS) dirigé par Abassi Madani, professeur à l’université et ancien militant du FLN, et Ali Benhadj, instituteur.

Ayant un socle sociologique qui n’a rien à voir avec l’idéal d’une république théocratique, la Kabylie renoue avec le FFS d’Aït Ahmed et voit naître, dans la foulée du multipartisme, un autre parti, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) dont une partie du personnel a fait ses classes au FFS.

Espoirs et mirages

À la veille du 3e congrès du parti du RCD qui aura lieu ce week-end, il n’est sans doute pas inintéressant de rappeler que les principes et les idéaux qui étaient à la base de la structuration politique de cette formation étaient ceux pour lesquels des générations d’Algériens, particulièrement en Kabylie, se sont sacrifiés pour espérer voir poindre les lueurs de la démocratie et de la citoyenneté. L’accouchement ne fut pas aisé. Outre le despotisme d’un pouvoir qui ne souhaitait pas voir se dresser un vis-à-vis crédible, loyal et sérieux, la matrice de la mouvance qui a donné naissance à ce parti, à savoir la ‘’nébuleuse berbériste », comme le consacrait une certaine littérature de l’époque, n’avait pas donné tout de suite blanc-seing à la ‘’matérialisation » organique de la mouvance. Pour preuve, un communiqué émanant d’une partie de celle-ci et dans lequel elle dénonçait la tenue des « Assises du MCB » prévues pour le 10 février 1989 avait pour titre ironiquement « marxisé » : « Berbères de tous les pays, asseyez-vous ! ». Cette branche du MCB prendra par la suite le nom de ‘’Commissions nationales du MCB ». Même si elles refusaient la nouvelle structuration politique, ces Commissions n’ont pas manqué d’avoir des atomes crochus avec un ancien parti ancré dans la région, à savoir le FFS. Ce dernier n’a pas, lui non plus, accueilli à bras ouvert ce nouveau venu sur la scène politique. Il était vu comme un « cheveu sur la soupe », un concurrent « préfabriqué » par un laboratoire occulte. C’était déjà une vision qui contredisait l’esprit démocratique que tout le monde prêtait à la Kabylie et qu’on a voulu réduire à un simple mythe. Les réticences, sinon les traits d’hostilité, ne s’arrêtaient pas là. Dans une lettre ouverte aux congressistes (publiée dans Algérie-Actualité de la première semaine de février 1989), Salem Chaker montra son scepticisme face à la création d’un parti ‘’berbériste ». Il soutint en substance-en se basant sur l’expérience marocaine de Mahdjoubi Aherdane- qu’un parti qui défendrait jusqu’au bout l’amazighité risquerait de perdre l’Algérie et qu’un parti qui s’attacherait à l’Algérie perdrait l’amazighité. Pour couronner le tout, les médias officiels de l’Etat (APS, El Moudjahid, Horizons) ont ravalé cette nouvelle formation au rang d’ »association culturelle ».

Amar Naït Messaoud

(à suivre)