Rabah Belamri est né le 11 octobre 1964, à Bougaâ, cette très belle région de Kabylie située dans la willaya de Sétif. Il perd la vue en 1962. Mais ce tourment ne fait que renforcer la force et la volonté de ce génie. Etabli à Paris depuis 1972, il prépare une thèse de doctorat d’État sur l’oeuvre de Jean Sénac. Parmi ses œuvres on peut citer : L’oeuvre de Louis Bertrand, Miroir de l’idéologie colonialiste, thèse de 3e cycle, OPU (Alger), 1980, Les Graines de la douleur et La rose rouge, recueils de contes populaires, Publisud (Paris), 198l, Le soleil sous le tamis, récit, Publisud, 1982 et Sept poèmes, Bernard Gabriel Lafabrie (Paris), 1983.
« Peur
De rester sur le môle
Le vent défaisant tes fantômes
Cavalcade
Spoliée de sa fureur
Ventre ouvert
Au tumulte de la légende
Peur de l’oubli
Quand l’imposture élève des châteaux Peur de l’esquif
Quand la mer se retire. Heur de la plume avalée par le remous
Peur de glisser derrière l’espoir
Peur de la peur clouée au genou
À l’origine le craquement de la nuit la rue en liesse you-you larmes et rire tout dansait en nous nos mains nos lèvres, nos rêves assoiffés d’existence.
Notre caravane dansait sur les dunes les étoiles sur les balcons les filles sur les étoiles hanches largement dénouées », écrit le poète. Par le truchement d’une écriture si simple naissent des textes très élaborés et très profonds à la fois.
« Nous buvions l’horizon à grands traits, nous mordions dans l’espérance à pleine bouche dans nos veines bruissait une hirondelle. Les anges du ciel caracolaient sur notre peau nous frôlions la déraison
Eblouis par les mirages
Nous n’avons pas vu que les chacals étaient de la fête et le sable à nos portes
Sur nos paupières
Qu’il investissait sans bruit notre source et que déjà dans notre sang il sévissait
Quant notre caravane s’est couchée sur le flanc par le sable étouffée
Nos mains étaient nues
Comme le galet après la crue
Ouverts jusqu’à la moelle
Nous avons ramassé la parole orpheline et nous avons marché (nous marchons encore) », enchaîne le talentueux poète. Pour Rabah Belamri, questionneur infatigable du monde, la poésie n’est sans doute qu’un moyen qui participe, avec d’autres, à une quête de clarté et de plénitude. Un besoin de lumière comme d’une eau longtemps refusée mais aussi une dénonciation de tout ce qui grève le quotidien et l’espérance : la femme aliénée ou marchandée, le bonheur séquestré. Voici les deux axes essentiels de cette poésie faite d’un équilibre savant où l’excessif et le sobre alternent en mailles trop serrées pour laisser place à l’éparpillement. Rabah Belamri, qui a perdu la vue à l’âge de 16 ans, poursuit courageusement et lucidement un double travail d’universitaire et d’écrivain. Par le biais du poème, il dénombre une à une les percées qui prolongent le regard du coeur : percée vers la lumière intérieure, percée vers le souvenir et vers toutes les beautés présentes autour de nous. Attentive au moindre bruissement, à tout ce qui s’esquisse, miroite et se dérobe, la parole du poète consigne à la fois une grande avidité et le désespoir des limites. D’où cette recherche d’absolu et de plénitude que seules les choses extrêmes peuvent nous offrir. Heureusement, à l’absolu de la mort, le poète préfère celui de la lumière. La grande sensibilité de Belamri assaille patiemment cet invisible merveilleux où nous baignons, ouvrant pour nos sens des failles insoupçonnées. Errance du regard intérieur sur la « terre limpide de colère » dont il décrypte les miroitements et les gels, les splendeurs et les injustices. Car cette poésie qui traque la lumière est aussi une poésie singulière, une poésie de la mise en garde contre tout ce qui menace la beauté.
« Cet été
Une aurore d’abeille éclate sous la peau t’appelles loin
Où la plume arrondit sa peur vers le laurier ta gorge tendue
La carapace obscure bouge sur la rocaille, tu veux caresser les blés boire la rivière et l’ombre de la rive tu écoutes la rumeur mais le chant déroule sa mélodie loin de tes lèvres
Tu attends les étoiles contournent tes phalanges et passent…
Le remords émigre avec la promesse
Ô perdrix
Même au soleil de midi
La lame du regard ne connaît pas le répit
La goutte de café réveille les poissons
De l’aurore la nuit passe
Et demeurent sur le visage ses couleurs de désastre dans la gorge une couture de feu et de couteau
Vite une cruche d’eau pour ma virginité à grande peine le corps brise son sarcophage
Il court sur la grève parmi des soleils fous à fendre l’espérance
Appelant sur ses blessures l’étreinte qui récuse le simulacre
Quand la terre lui ouvrira-t-elle ses draps ? » S’interroge l’homme de lettres. Aujourd’hui Belamri ne fait plus partie de ce monde mais son nom est gravé sur les pages de l’éternité.
Yasmine Chérifi
