Pleine de zones d’ombre et de tabous, la guerre de Libération n’a pas encore livrée tous ses secrets. C’est justement pour faire la lumière sur certains de ces événements que Mohamed Lebjaoui a tenté de répondre, à travers des faits qu’il a lui-même vécu ou auxquels il était associé, dans un livre intitulé Vérités sur la révolution algérienne. Le livre, édité une première fois en 1970, et réédité en janvier dernier, comporte plusieurs chapitres importants, dont certains ont toujours soulevé de maintes controverses, à l’image de celui relatif à l’assassinat de Abane Ramdane, l’affaire Khider ou encore, après l’indépendance, l’insurrection de Kabylie, en passant par la grâce de Aït Ahmed et puis le coup d’Etat du 19 juin 1965.De prime abord, la préface de Slimane Chikh, dont le père, Moufdi Zakaria, était étroitement lié à l’auteur, notamment après leur exil forcé dans les années 1970, donne le ton de ce que sera le livre. “Après le déluge de littérature pendant la guerre d’Algérie, un grand silence s’est fait depuis l’indépendance. Le voici rompu par un de ceux qui furent parmi les dirigeants de la Révolution. C’est une série de témoignages partiels, mais irrécusables sur des épisodes aussi importants que les contacts avec Jacques Chevalier, le maire d’Alger, la mort mystérieuse de Abane Ramdane, les débuts d’implantation du FLN en Métropole, le ravitaillement en armes des maquis et les démêlés intérieurs du GPRA. Des vérités destinées à en susciter d’autres”. Voilà donc résumé, le livre qui même s’il ne répond pas à toutes les questions, très nombreuses du reste, qu’on pourrait se poser sur une Révolution aussi grande que celle menée par le peuple algérien, contient des informations capitales sur les épisodes douloureux de cette période.Ainsi, la première partie relate de manière chronologique les événements ayant présidé au déclenchement de la Révolution armée. L’auteur a choisi, sciemment, de s’étaler sur l’aventure de l’Emir Khaled, petit-fils de l’émir Abdelkader, par le fait que le mouvement créé par ce dernier constituait le premier maillon des “indépendantistes” de l’époque, à commencer par “Le jeune Algérien” du début des années 1920 jusqu’à la création en 1924, de l’Etoile nord-africaine qui a été cédée deux ans plus tard à Messali Hadj qui en fera, d’ailleurs, un parti indépendantiste. Mohamed Lebjaoui a tenu à faire ce flash-back pour démontrer que l’insurrection de Novembre 1954 n’était pas venue Ex-nihilo, mais elle était la résultante de multiples frustrations d’abord des militants politiques ayant fait le mouvement national et partant de tout le peuple qui aspirait à se débarrasser du joug colonial. Mais cette parenthèse fermée, l’ancien camarade de Abane Ramdane entre dans le vif du sujet à travers notamment les efforts du Front de libération nationale de rallier dans ses rangs le maximum de militants possible en allant recruter notamment dans les rangs des communistes, de l’Union démocratique pour le manifeste algérien (UDMA) dont le secrétaire général, Ferhat Abbas, avait rejoint la Révolution dès janvier 1956, de l’association des ouléma et des centralistes à l’image de Benyoucef Benkhedda qui deviendra par la suite le deuxième président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), après Ferhat Abbas. Cet effort de regroupement et de rassemblement conduira des dirigeants du FLN, à leur tête Abane Ramdane et l’auteur lui-même, à penser à la création d’organisation de masses qui vont accompagner la lutte armée, à l’instar de l’UGTA, de (l’UGCA) (Union générale des commerçants algériens) et de l’UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens).Et comme l’effort de guerre ne devrait pas s’arrêter là, Mohamed Lebjaoui nous informe que les dirigeants de la lutte armée ont pensé notamment à la communauté israélite, qui était jusque-là hostile à la guerre. L’appel avait été bien entendu, et les juifs d’Algérie avaient dans leur majorité opté pour le FLN. Cependant, l’étape la plus importante dans la guerre de Libération était, bien entendu, le congrès de La Soummam, auquel l’auteur n’avait pas pris part. Il avait, par contre, participé aux côtés de Amar Ouzeggane et de Abane Ramdane à la rédaction de la plate-forme qui avait mis les véritables bases orgnaisationnelles de la Révolution. Mohamed Lebjaoui figurait dans le 1er CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne), organisme créé au congrès de la Soummam aux côtés du CEE (comité de coordination et d’exécution) dont la liste complète existe dans le livre. L’espoir suscité par le congrès de La Soummam et sa plate-forme ont été, malheureusement, contrariés par l’assassinat de l’architecte de la révolution algérienne, celui que Lebjaoui appelle le Jean Moulin algérien, Abane Ramdane. Cet acte, qualifié de tragique par l’auteur, est considéré dans le livre comme la plus grande erreur de la lutte armée. Mais sans ambages, Mohamed Lebjaoui attribue l’assassinat de Abane Ramdane “au triumverat” Boussouf, Bentobal, Krim à qui il ajoute, sans grande preuve, Amar Ouamrane. Même si les trois versions racontées sont légèrement différentes, elles débouchent néanmoins sur une seule certitude : Abane Ramdane a été assassiné par ses compagnons d’armes dans un guet-apens. A ce propos, il faut rappeler que la première édition de ce livre remonte à 1970 et que c’était la première fois qu’un haut responsable de la révolution de la trempe de Lebjaoui brisait un grand tabou. En plus de cet épisode, l’auteur fait aussi un clin d’œil à l’insurrection de Kabylie, l’arrestation, la condamnation à mort, puis la grâce de Hocine Aït Ahmed. Le coup d’Etat du 19 juin 1965 a également été abordé avec plus de détails sur les jours qui ont précédé et suivi le “réajustement révolutionnaire”. En somme, Vérités sur la Révolution algérienne, fait partie de ces livres, rares bien entendu, qui ont fait la lumière sur des situations très complexes et houleuses de la Révolution et dépoussière des dossiers que la conscience collective n’arrive toujours pas à assumer près de cinquante ans après l’indépendance. Le livre a révélé, enfin, un homme qui a refusé de faire partie du pouvoir, après avoir servi jalousement la cause nationale, et que le hasard de l’Histoire a voulu qu’il meurt un certain 24 février.
Ali B.
