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Tafsut passée sous silence

Le 20-Avril est passé comme toute date banale et sans signification. Rien. Aucune lueur de révolte, aucune pensée pour les martyrs de la cause amazighe, aucune bougie allumée en leur honneur, aucune pièce de théâtre, aucune chanson, aucun cri dédié à leur mémoire…On est loin du 20-Avril 1980 et les Kabyles d’aujourd’hui semblent moins convaincus et nettement plus « intégrés » que « Arrac N’thmanyine » chantés par Matoub.

«On vient de vivre des évènements affligeants. Les terroristes ont frappé trop fort, cette fois. Nous n’allons quand même pas en rajouter à l’Algérie en sortant dans les rues et en cassant tout au passage pour réclamer tamazight ! », dit Aghilass, un jeune de Tizi.

Tout le hic se situe là ! Pour la majorité des Kabyles, lePprintemps berbère consiste à tout casser, à se faire tuer à l’instar de Massinissa et à faire la Une des journaux sans grande utilité ! Alors que Tafsut est censée représenter tout ce qui est beau, célébrer un nouveau cycle de vie et montrer notre acharnement d’être et à subsister par l’art et non par la violence, par la vie et non par la mort…

« Nous sommes en deuil. Ce sera indécent de célébrer Tafsut alors qu’Alger ne se remet toujours pas de sa blessure ! ».

Malheureusement, comme nous le montre cette affirmation de Dihya, on ne sait pas résister à la terreur par la joie et les couleurs, on ne sait pas combattre le mal par les sourires et les trésors de notre mémoire. Depuis toujours, on nous a appris à « compatir » avec la douleur de la patrie, mais comment ? Tout simplement, en se la fermant ! En annihilant nos rêves et nos fantasmes ! En suivant le cours des évènements sans penser y apporter un quelconque changement… !

Oui, certes Alger est en deuil, même si les boîtes de nuits font toujours le plein et que les bars ne manquent jamais de clients… une manière de résister, dirait-on ! Oui, certes plus de trente personnes innocentes ont laissé leur vie et leur rêve inachevé sous les décombres. Mais malgré tout cela, le soleil se lève toujours sur la terre et l’inonde de lumière, nos oliviers nous donnent toujours de la bonne huile et les chansons de Matoub résonnent toujours en nous… Pourquoi donc ce silence ?

« Ca ne sert à rien, voilà ! ». Nous dit Koussaila avec des yeux abîmés par le dégoût. Serait-ce l’ultime sagesse qui conclurait des années de lutte, qui effacerait d’un trait le combat de Slimane Azem, de Matoub et d’autres chevaliers ? Ces derniers finiraient-ils par devenir de simples figures emblématiques d’une histoire révolue et, pour ainsi dire, maudite ? Telle La Kahina présentée aux enfants, dans les manuels d’histoire, comme une reine impie, refusant la lumière de l’islam et résistant aux conquérants arabes jusqu’au dernier souffle ? Pourquoi pas ? Puisque maintenant, la plupart des Kabyles ne prennent même pas la peine de rétablir la vraie image de cette reine indomptable aux yeux de leurs enfants. Qui donc nous dit que d’ici dix ans, Matoub ne serait pas un simple voyou, meneur d’émeutes et bandit de grands chemins de même que Tafsut deviendrait un rite moyenâgeux dénudé de sens et de vérité, telle l’adoration d’un totem de pierre ?!

Sarah Haidar

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