Quelle conscience ont les Algériens de leur cadre de vie ?

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Face à une série d’événements qui meublent notre quotidien au cours de ces dernières années, des citoyens et des responsables se posent souvent la question de savoir pourquoi et comment se multiplient des cas d’éboulement de terrain réputés solides et bien ancrés, des cas de maladies infectieuses prenant parfois l’allure d’épidémies mortelles ou de maladies allergiques touchant enfants et adultes. On peut pousser les interrogations pour s’enquérir des raisons de la diminution des capacités de stockage de nos barrages et du retour de certaines pathologies, telles que la gale, que seule la mémoire populaire a pu retenir des années noires de la misère et de la colonisation.En tant que pays en développement ayant la chance — ou la malchance — de disposer de gisements gaziers et pétroliers considérables, l’Algérie, avec un volontarisme et un populisme effrénés, avait investi dans la construction industrielle et l’urbanisation à telle enseigne que le visage du pays — panorama rural, tissu urbain, rythme de vie — se trouva complètement chamboulé au bout de trois décennies.

Mobilité sociale et “rurbanisation”Des anciens petits villages coloniaux, situés généralement au milieu de vignobles ou de vergers d’agrumes, se sont vu poussées des excroissances anarchiques le long des routes et des pistes pendant les années 1960 donnant lieu à des quartiers longilignes sans aucune esthétique et sans les infrastructures et équipements nécessaires qui en feraient des cadres de vie décents. Ce sont souvent des opérations menées à la hâte suite à une pression sociale grandissante qui ne vient pas de la simple démographie galopante des années 1960 et 1970, mais surtout de la grande mobilité de la main, d’œuvre algérienne se caractérisant par un exode rural massif. Le dépeuplement des campagnes était une conséquence directe du désintérêt des pouvoirs publics pour l’arrière-pays qui avait payé le prix fort pour l’indépendance du pays et de la politique d’industrialisation qui avait ciblé les banlieues des grandes villes (Oran, Alger, Annaba). Les flux de nouveaux migrants issus des montagnes (Kabylie, Titteri, Ouarsenis…) et des Hauts-Plateaux (Aïn Boussif, Ksar El Boukhari, Sidi Aïssa, Barika…) ont fini par constituer des ceintures de misère autour des cités industrielles de Rouiba, El Hadjar, Arzew, ceintures qui prendront les aspects de bidonvilles que les Algériens ne connaissent que trop.Le problème ne s’est pas limité aux grandes agglomérations. Boufarik, Tipaza, Bordj Ménaïel, Boumerdès, Tahir, El Kalaâ, Béni Saf, Mohammadia, sont des villes moyennes qui ont accueilli pendant quatre décennies les paysans déracinés qui ont abandonné leurs hameaux, leurs terres et leurs traditions d’authenticité campagnarde pour s’offrir, à leur corps défendant, comme candidats à une citadinité chimérique. Il faut dire aussi que la Révolution algérienne avait alimenté des rêves de ce genre : s’installer en ville équivalait à prendre la place enviée et convoitée du colon, c’est un standing qui charrie des fantasmes de “modernité” et de pouvoir.Le nouvel Etat algérien n’avait rien fait pour relativiser cette vision et pour offrir des conditions de stabilité aux populations des campagnes. Au contraire, sa propension à davantage de centralisation et de déploiement sur les grandes villes du pays a, en quelque sorte, justifié l’afflux des ruraux vers la ville. Et ce n’est pas le slogan creux de “L’équilibre régional” en vogue pendant les années 1970 qui aurait pu endiguer un tel phénomène.Les corollaires de l’exode rural sont perceptibles d’une manière dramatique à deux niveaux : d’abord sur les lieux d’arrivée, les villes où de nouveaux besoins apparaissent : l’école pour les enfants, de nouvelles structures sanitaires pour les nouvelles populations et, surtout, des logements supplémentaires pour les abriter et pour éradiquer les bidonvilles qui ternissent l’image de la ville et du pays. Ces besoins ne s’arrêtent pas là, puisque d’autres candidats, inspirés et enhardis par leurs devanciers, vont taper à la porte de la ville en suivant le même itinéraire. Ceux d’entre eux qui n’auront pas réussi à “prendre leur crémaillère” dans des immeubles décents servis par l’Etat, trouveront 1000 astuces pour s’accrocher aux falaises de Z’ghara et de Sidi M’sid ou pour investir les berges de Oued Aïssi et du Rhumel en attendant qu’un jour les pouvoirs publics se penchent sur leur cas si, toutefois, d’ici là une inondation ou un séisme ne viennent pas hâter les choses. Deuxièmement, sur les lieux d’origine, le hameau ou le village. Ici, le départ des populations a entraîné avec lui l’insouciance des pouvoirs publics quant aux actions de développement. Des pistes sont restées non bitumées pendant une trentaine d’années. Les anciennes routes ouvertes par le génie militaire français pour les besoins de la guerre et qui avaient desservi aussi des bourgades et des villages sont tombées en ruine. Le retard d’électrification, d’adduction d’eau potable, d’assainissement et de raccordement au téléphone n’encourage pas les anciens habitants à retourner chez eux. Et, raison capitale, aucune politique de l’emploi en milieu rural, basée sur l’agriculture, l’élevage et l’artisanat n’avait été initiée. La rente pétrolière pouvait suppléer à toutes les paresses ; une véritable malédiction que cette manne du sous-sol algérien qui a permis tous les errements ! Même dans les anciens “villages socialistes agricoles” (VSA), l’emploi agricole est devenu minoritaire : les gens sont versés dans l’économie informelle, le transport clandestin et le fonctionnariat. C’est un véritable échec “planifié” qui a gangrené la société et l’économie en général. Comme si cela ne suffisait pas, la dernière décennie du XXe siècle a mis sens dessus-dessous le capharnaüm algérien suite à la subversion du terrorisme islamiste — lequel doit beaucoup au déracinement de la société algérienne ayant subi l’exode rural — et les problèmes sociaux s’en trouvent amplifiés.Il en résulte que la demande en logements va crescendo et épouse une courbe exponnentielle sans fin. En outre, le déséquilibre de la répartition démographique caractérisant le territoire national — la zone côtière se trouve surchargée par rapport aux Hauts-Plateaux et au sud du pays — ajouté à la consommation effrénée des terres agricoles pour les besoins du béton, font peser, à moyen terme, un lourd danger au cadre général de vie des Algériens et à l’environnement immédiat, déjà bien mis à mal par toutes sortes de pollutions et de “rurbanisation” (néologisme consacré aux pays du Tiers-Monde ayant subi la ruralisation de leurs villes).Au lieu que les autorités et les techniciens algériens consacrent leurs efforts à la réflexion sur un meilleur cadre de vie en améliorant la qualité du bâti, l’architecture des immeubles et l’embellissement des espaces secondaires de nos cités, ils se voient réduits à faire de sempiternels calculs en millions d’unités d’habitation à délivrer à des dizaines de millions de demandeurs. Et c’est un cycle infernal qui ne veut pas prendre fin.

Les aléas de l’environnementAu vu des très vastes superficies des forêts incendiées au cours des 12 dernières années, un vieux Kabyle de la montagne nous pose cette question qui comporte en son sein la réponse : “Croyez-vous que si les gens se chauffaient et cuisinaient encore avec du bois, ils laisseraient les forêts partir en fumée comme c’est le cas aujourd’hui?” Le vieux n’a pas tort. La bouteille de gaz et le gaz de ville ont fait oublier cette millénaire énergie primaire qu’est le bois. Et, lorsque nos programmes scolaires et les autres moyens de sensibilisation ne sont pas mis à contribution pour faire connaître les autres bienfaits du tissu forestier, on ne peut pas demander au citoyen d’avoir la conscience écologique par “décret”.Les symptômes des effets du déboisement n’ont jamais été aussi visibles que lors du dernier hiver 2004/2005. La presse a rapporté de tous les coins du pays des inondations et des éboulements qui ont touché les villes et les routes. La RN 5, au niveau des gorges de Lakhdaria, a été obstruée à plusieurs reprises par des chutes de gros blocs déboulant à toute vitesse sur un terrain qui a perdu son ciment naturel, la végétation.Ayant perdu son pouvoir régulateur du régime des eaux, le sol voit, du même coup ses capacités de filtration réduites à néant, ce qui aboutit à une torrentialité accrue de l’écoulement des eaux créant des inondations au niveau des villes et villages. Ce dernier phénomène est, bien sûr, aggravé par les constructions illicites sur les zones innondables des berges.Le même phénomène est à l’origine de l’envasement des barrages, ce qui à la longue réduira fortement leur capacité de rétention comme c’est le cas pour le barrage du Ksob, touchant les wilayas de Bordj Bou Arréridj et M’sila.Ce n’est pas le moindre des paradoxes que ce qui, sous d’autres cieux, est considéré comme un parangon de pureté et de cadre idéal de vie — à savoir la campagne et les zones rurales — se présente en Algérie sous le manteau hideux de la pollution et de la saleté. Qu’on examine de près nos villages et bourgades, ils sont devenus des géants cloaques d’eaux usées et de nauséeux monticules de déchets pour la plupart non biodégradables.C’est pourquoi, des techniciens et des membres de la société civile commencent à s’inquiéter du sort qui sera réservé à la qualité de l’eau du barrage de Taksebt, à Tizi Ouzou, au vu de l’énorme volume d’es eaux usées déversées par les villages situés dans son bassin versant. Malgré la pauvre consolation — par ailleurs fort discutable —des capacités d’autoépuration des eaux infiltrées, cette inquiétude ne pourra être évacuée que par l’installation de stations de traitement en amont du plan d’eau.Dans nos villes, les monticules d’ordures, y compris devant les hôpitaux, n’attirent même plus la curiosité des journalistes tellement le spectacle fait partie du décor familier. Les habitants ayant élu domicile sur l’axe Oued Semmar-Meftah sont pris entre les pinces de deux purgatoires : les rejets de la cimenterie et la fumée éternelle de la décharge ont délimité l’espace morbide qui rend la vie carrément infernale sous cette latitude. Le nombre d’enfants asthmatiques ou atteints d’autres affections liées à l’environnement vicié ne se compte plus.A Sour El Ghozlane, deux usines polluantes, la cimentrie et l’usine de détergents ne sont séparées que par 6 m de distance (le CW 127). Les poussières crachées par la première et les effluents spumeux rejetés par la seconde n’ont pas encore été évalués par des études scientifiques pour connaître leur degré de nocivité. Faudrait-il attendre l’irréparable pour procéder à un tel diagnostic ?Notre alimentation quotidienne n’échappe pas aux incertitudes liées à sa production, à son conditionnement, au respect ou non de la chaîne de froid et au sérieux de son étiquetage (fabrication et péremption). Les intoxications collectives à la maison, dans les casernes et dans les cités universitaires sont des signes qui ne trompent pas sur la déliquescence de l’hygiène dans notre pays et sur le laxisme des pouvoirs publics en matière de contrôle des produits, des ateliers de fabrication et des magasins de vente. Tout le monde se rappelle la tragédie de Sétif, il y a quelques années, lorsque la consommation de cachir a provoqué la mort de plusieurs personnes par botulisme. L’introduction massive, ces derniers mois, de viande congelée d’importation est une autres source d’inquiétude pour les citoyens, d’autant plus que les coupures de courant, en été, est un phénomène… très courant. Il serait sans doute fastidieux de citer toutes les sources de pollution, maladies, nuisances et nocivités dans un pays où le klaxon intempestif ne respecte même pas les malades alités, où les vêtements de la friperie sont à l’origine de maladies dermiques (telle la gale) et où la peste réapparaît au 3e millénaire.Les valeurs de l’environnement sont, sans esprit de raccourcis, celles de la civilisation et du civisme ; ce sont aussi les valeurs de l’économie et de la société moderne basées sur la rationalité, la bonne gouvernance et la veille technologique. L’environnement a un coût économique dont les pouvoirs publics ne peuvent faire l’économie. Mais c’est aussi l’ensemble de la société qui est interpellé, avec le monde associatif, les élites scientifiques et les élus, pour faire prévaloir une nouvelle culture bâtie sur un cadre de vie sain, un aménagement du territoire basé sur l’équilibre physique et biologique des ressources et une économie qui pourra soutenir, autant que faire se peut, les contingences de “l’entropie issue de la mondialisation rampante.

Amar Naït Messaoud

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