Sur le quai de la gare ferroviaire d’Alger. L’heure indiquait 21h moins une poignée de minutes sur l’horloge lorsqu’on embarquait à bord du premier wagon du train en partance pour Annaba. Un commando de gendarmerie avait déjà pris place. Il s’agit des éléments d’une troupe du Détachement spécial d’intervention (DSI) des gars bien dotés : combinaisons très style ; bottes montantes à la cheville très souples et menottes, torches et PA à la ceinture ; des bonnets qui s’ouvrent en cagoules, oreillettes… Une dizaine à peu près à laquelle s’est jointe la brigade habituelle des trains. Dans le train Alger-AnnabaLe train commençait à se mouvoir en sifflotant. Les wagons entreprenaient à peine de suivre la locomotive qui les entraînait dans un bruit assourdissant que voilà trois autres éléments en vert faire irruption dans l’enceinte avec un individu dans un état second, et à l’allure assez louche pour soulever la suspicion. Après interrogatoire et fouille, il se révèlera un habituel » haraga » de ce train, un délinquant connu des services, suspecté de vendre des psychotropes à bord. Pour son malheur, cette fois, il s’est engouffré dans cette voiture réservée aux gendarmes. Avec dans les poches un couteau à cran d’arrêt truffé de trois trous. Le couteau ainsi « retravaillé » passe pour une arme redoutable. Elle tue au bout de quelques secondes. Les orifices de l’objet tranchant laisse entrer tout de suite de l’air dans l’organe atteint. Et là, c’est à peine qu’on peut survivre deux minutes de plus après un coup explique le colonel Ayoub qui chapotait l’opération. Le sujet arrêté tentera de trouver un subterfuge pour expliquer, prétextant parfois, avoir trouvé l’objet par terre sur le quai avant d’embarquer, et d’autres de l’avoir emprunté à un ami. C’était suffisant pour les gendarmes pour le garder et fouiner plus sur son compte. Il sembler qu’il est accompagné de trois autres individus éparpillés dans le train. Le temps de lui soutire quelques informations, et la fouille sera alors lancée pour démasquer ses complices. A vrai dire le travail avait déjà commencé bien avant pour les unités de la gendarmerie, puisqu’un autre groupe en tenue civile, et dont les éléments se sont noyés parmi les voyageurs, avait déjà procédé à une opération de repérage d’éventuels intrus suspects. Les gendarmes investissent alors les wagons un à un en procédant à un large ratissage. On procède à la vérification des identités, et on fouille les sujets qui présentent le moindre suspect. Avec le mouvement qui s’en suit, une sorte de panique s’empare de certains voyageurs douteux. Ce sont pour la plupart des jeunes délinquants en état d’ébriété, mais aussi des voleurs qui ont fait des trains leur terrain privilégié pour sévir. Ils constituent un autre genre de petits trabendistes, de vendeurs à la sauvette très particulier qui vous proposent des bouteilles d’eau minérale, des amuse-gueules, mais aussi… des cachets qui « amusent » fort l’esprit, des psychotropes. Parmi les appréhendés, Abdelhak, complètement déglingué, et qui, de se surcroît portait sur lui cinq plaques de « El Zerga » (Ainsi on désigne une marque très prisée de psychotropes, dans le jargon spécial du monde des délinquants algériens). Les gendarmes le soupçonnent d’être là pour les écouler au prix fort. La boîte est généralement cédée par les pharmacies à quelque 110 DA. Et les cachets sont revendus à pas moins de 50 DA l’unité. A minuit, le prix double pour atteindre les 150, ou parfois carrément 200 DA le cachet vers 3 h explique Nacer Dib, président de la Fondation pour la sauvegarde de l’enfant et de l’adolescent dont l’association est partie prenante dans cette entreprise initiée par la gendarmerie dans le cadre de la lutte contre la petite criminalité et le trafic. Avec une simple multiplication, on se rend compte qu’on a affaire à un petit business aux conséquences désastreuses pour la masse juvénile en déperdition. Abdelhak, lui, tente tant bien que mal de se montrer assez conscient pour tout nier en bloc et qu’en faite il ne faisait que garder la boîte à un curieux ami sexagénaire mentalement atteint, donc sous traitement de ces pilules. Ce dernier, Djaffar, se présentera d’ailleurs avec une ordonnance à la main pour justifier et expliquer avoir laissé la boîte chez Abdelhak de peur de subir une agression. Un autre jeune, la vingtaine à peine, se prétendant le frère de Abdelhak se mêle. Il crie l’innocence de son aîné tout en avouant son habitude à lui sur la ligne. Il revend de l’eau… Il prétend qu’ils sont orphelins. Ils sont originaires de Sidi Moussa, et vivent en SDF du côté de la Pêcherie à Alger depuis que les terroristes ont tué leur père et détruit leur maison. Djaffar ? Une connaissance de circonstance sans plus s’en lavent-ils. Pour les gendarmes, il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’ils sont en face d’un groupe de trafiquants. Pour preuve, ils s’appuient sur la fameuse ordonnance exhibée où il est facile de remarquer que des médicaments prescrits, seule la boîte des psychotropes a été achetée. Le prix et le cachet de la pharmacie faisaient foi dessus. Quelques minutes plus tard, le wagon réservé aux gendarmes où ont été transférés les sujets appréhendés est pleie à craquer. La plupart, sont des jeunes surpris soit sans papiers, sans billet, soit dans un état second, en possession de psychotropes, d’alcool, d’armes blanches ou d’effets divers qui laisseraient présager qu’il s’agit de trabendistes, comme ce jeune pris dans le wagon couchette avec une dizaine de cartouches de cigarettes dans son cabas. Chacun cherchera un alibi qui lui ira le mieux, comme cet autre pris avec un cabas débordant d’effets vestimentaires, des achats pour la fête. Il se marie à Annaba et fait son marché à Oran… Car en plus, il dit qu’il vient d’Oran. Devant la multitude des cas appréhendés en état d’ébriété, à peine conscient et tenant difficilement debout, le wagon ressemble à tout, sauf à un compartiment de train. Plutôt, un hôpital, une psychiatrie… ça crie, ça se bouscule, malgré la présence renforcée des gendarmes. Il faut signaler que ces derniers se sont limités à s’y prendre avec beaucoup de tact et de diplomatie. Ils se contentaient d’être persuasifs. Le commando se chargera par la suite au fil des escales de remettre aux brigades territorialement compétentes les sujets arrêtés, chacun selon son lieu d’interpellation. C’est ainsi que le wagon finira par retrouver sa sérénité après la station de Bordj Bou Arérridj. Il était déjà minuit passé. L’atmosphère commence à se détendre. On rigole même. Et on sympathise parfois, le temps d’une causette, avec les intrus les plus… fous. Comme avec cet évadé de l’hôpital psychiatrique de Sétif qui a embarqué encore enfui dans sa couverture. Il ne voulait pas prendre la bouteille d’eau que Nacer lui tendait. Mais il rétorque avec un large sourire qu’il a une copine qui habite dans un taxiphone. Lui aussi il sera débarqué à la prochaine station. Le lendemain, Bône se fait coquette Il faisait déjà jour quand le train marquait son énième arrêt au niveau de la station Randan Djamel, dans la wilaya de Skikda, à plusieurs kilomètres encore de Annaba. Il restait encore à passer Azzaba, Berrahal… pour qu’enfin Annaba nous tende les bras. C’était vers 10 h, soit après plus de 12 heures de train. Peu avant que la locomotive entre dans la station principale de la ville, le train a traversé une immense étendue de champs qui s’allongeait à perte de vue. Un grand lac, tel un long fleuve tranquille, sur la droite de la voie ferrée agrémente davantage le paysage pittoresque qui s’offrait au regard à partir des vitres des wagons. Sur la rive, des roseaux qui dépassent le niveau d’eau dans un alignement géométrique ordonné, montre qu’une culture est vraisemblablement pratiquée. Des sites qui rappellent la culture du riz en Chine. C’est à croire que chaque vitre de wagon était un écran branché sur la chaîne numérique Escale. Mais il ya soudain cette gigantesque manufacture qui dégage une épaisse tache de poussière qui s’incruste dans le décor pour tout gâcher… C’est le point noir. Mais sinon, plus loin de là, Bône la cité s’est faite vraiment coquette. La gare est merveilleusement propre et bien aménagée. Une belle toile agrémente son hall. La ville est nette, les routes spacieuses et nettoyées. L’air est ici, loin de la « big » usine de la banlieue, pure. Le paysage est tout simplement enchanteur : le vert domine la terre, et le bleu s’empare du ciel et de la mer… La plage s’est invitée en pleine ville. Plus loin, quelques rochers dégarnis pendus aux falaises, le long du front de mer, embellissent encore plus le tableau. Le tout vous offre une corniche sublime très riche en couleurs. Ici, tout est… Bône. Ou presque. Un haut lieu de tourisme où la lumière du jour ne vaut que pour un bonus dont on s’empresse de s’en passer. Ici on succombe plus au coucher du soleil qu’à une autre tentation. C’est tellement réjouissant… Au cœur des soirées chaudes de Aïn El Achir et Tabacop C’est le côté clean de Annaba. Mais Bône a aussi son côté sombre, noir, dans certains de ses quartiers où on s’adonne à tous les interdits. Aïn El Achir qui, à elle seule, abrite pas moins de six cabarets et deux bars, est réputée comme un haut lieu de réjouissance d’un autre genre. Celui des nuits arrosées, des lumières tamisées, des pistes, de la dentelle et des soirées feutrées. Les boîtes sont cantonnées essentiellement au quartier Rafa Zahouane, ex-Toche. Elles ont pour appellation Le sable d’or, L’auberge, Le grand bleu, El Houate, entre autres. C’est là-bas que les unités de la gendarmerie locale ont décidé de faire une descente inopinée dans la soirée du mercredi dernier pour couronner la journée de sensibilisation tenue dans un lycée et un point de presse au commandement de la ville le jour-même. Il était 22 h tapantes quand les Nissan vertes prenaient la direction des lieux. Sur place, des jeunes qui faisaient le pied de grue devant les établissements, collés l’un à l’autre, vont vite prendre la poudre d’escampette à la vue des voitures. Un mouvement de panique s’est vite emparé de la foule. Dans le feu de l’action, les gendarmes partis à leur poursuite mettront vite la main sur un individu dans un état d’ivresse très poussé. Il est âgé d’environ 25 ans, le visage lacéré par des coups de lame, et un couteau qui ressemble plus à une épée. Dans l’état d’inconscience où il était, il ne finissait pas de brandir son arme, sans être menaçant même après que les gendarmes lui eurent mis la main dessus. On s’en rendra compte par la suite qu’il s’agissait d’un dealer recherché depuis près de six mois. D’autres jeunes suspects surpris en possession d’armes blanches sont également embarqués à bord du panier à salade. A l’intérieur d’un des établissements, sous une lumière qui ne cessait de changer de couleur, au milieu des filles de joie, une clientèle de tous les âges, et des décibels dominés par le son de la gheïtta, les gendarmes cueilleront d’autres suspects et… un Egyptien, à l’allure d’un vrai oumda dans son boubou, sa chechia très repassée, et sa moustache bien retournée, mais sans papiers sur lui aussi. Ici, le modèle des cabarets est plutôt à tendance orientale. Il prétend qu’il est électricien et a un chantier en charge à Annaba. Mais il sera aussi embarqué pour vérification d’usage. Les chiens qui étaient de la mission ne renifleront point de drogue. Parmi les présents, il y avait certains qui sont restés médusés. Très surpris. Apparemment, ils ne sont pas habitués à vivre ce genre de situation. A peine une vingtaine de minutes et tout le monde remonte dans les voitures. Direction Tabacop. Il y aurait sur place un établissement de fortune où l’on vend sans autorisation de l’alcool. Un lieu, dit-on, fréquenté par des repris de justice et des délinquants de renom. C’est en campagne, dans la périphérie de la ville. Les services de sécurité auraient des informations sur certaines pratiques encore plus graves qui y seraient exercées sur des enfants en bas âge. Quelques minutes de route et nous y voilà sur les lieux. C’est le sauve qui peut. Des jeunes quittent en trombe le fameux hangar. Les premiers fuient par la porte, tandis que d’autres prennent le trou… de « secours » aménagé dans le mur du fond spécialement pour ce genre de circonstance. Un vrai diki, en somme, allumé à partir d’une Benz garée à l’extérieur. Le propriétaire est interpellé, en dépit des supplications de sa femme et de ses enfants, habitant juste à côté, alertés par le brouhaha de l’intervention, avec d’autres jeunes. L’un d’eux s’est montré soulagé de se rendre compte qu’il avait affaire aux vrais gendarmes. Au départ, il redoutait une incursion terroriste… Au total, la mission a abouti à sept arrestations cette nuit-là, tous des adultes. Le lendemain, on saura que l’Egyptien est en règle, donc relâché, et le maître du diki n’a finalement pas été emprisonné, même s’il détient en plus de faux papiers de sa Mercedes. Le numéro de châssis du véhicule ne correspond pas à celui porté sur la carte grise. Du moins c’est qu’a indiqué un officier. Il attend pour être présenté devant le procureur qui devra statuer sur son cas en ce début de semaine. Abdelhak aussi n’a pas été arrêté puisqu’il a été du voyage du retour de jeudi soir dans le même train que les gendarmes. Il était toutefois bien conscient. Au-delà des autres interrogations que peut soulever sa présence, peut-être a-t-il, au moins, bien saisi le message. Mais il n’est pas dit qu’il ne recommencera pas… ces opérations de persuasion ne vaudraient que si elles seraient constantes.
D. C.
