Le voyageur incertain

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n Par : Mohammed Aouine

Je perds la tête. C’est vraiment difficile à comprendre ce que je ressens. Ce serait peut-être l’impact de ma partance qui s’approche. Demain je m’expulse en France. Pour la première fois de ma vie, je franchis le seuil de mon pays. Cette affaire-là me préoccupe outre mesure. Elle m’enfonce, en plus, dans une sorte d’arrêt de vie. Je sens tout de moi se dérégler. Serait-ce l’effet de ma séparation brusque de tout ce qui m’est cher, à commencer par mes familiers ? Probablement oui. Mais, une chose est sûre, c’est que j’ignore aussi la réalité du pays où je me rends. A part quelques informations non vérifiées, je ne connais presque rien du monde occidental, ni le degré de civilisation encore, ni la mentalité des gens. Ce dont je suis certain, c’est qu’il est un pays assez riche qui m’attend. Nos villageois, immigrés en cette contrée, sont semblables en tous points. Ils ont tous, sans exception aucune, assuré des situations matérielles à leurs progénitures. C’est de là que je l’ai constatée, cette richesse.

L’objet de mon voyage à moi est un peu différent. Je n’y vais pas pour m’installer tout de bon, encore moins pour des travaux saisonniers. J’y vais pour vivre une aventure, enrichir ma jeunesse. Enfin, c’est ce que tout le monde pense au départ, après ils changent d’avis. Ils se laissent, des années durant, avaler par l’ogre de l’exil. La peur de tomber dans ce happeau ne me quitte pas. L’homme est voué à l’erreur. Et, le comble, c’est qu’on ne tire jamais de leçons des fautes d’autrui, mais de ses propres fautes, ou rien. Il va sans dire que ces immigrés ont, de retour, rapporté de l’argent, mais, en contrepartie, ils ont laissé des tranches et des tranches de leurs vies en terre d’accueil. Voilà en quoi l’exil m’apeure : Perdre ma jeunesse tout entière loin de ceux que j’affectionne. Cette idée ne va pas me laisser tranquille pendant mon séjour l’espace d’une seconde. De ce fait, je penserai à regagner le bercail aussi rapidement que possible.

Je m’affaire à ranger mes effets. Mes mains trépident comme des feuilles sur chaque article que je prends et que je pose ensuite dans ma vieille valise. Tous les membres de ma famille, mes frères et mes parents, sont dans la même chambre que moi. Ils m’entourent bien aujourd’hui, les yeux braqués sur ma silhouette qui connaîtra sans doute le froid et peut-être la faim. De par leur regard, une sorte de peine ou de solidarité exagérée se dégage, se décrypte. On dirait que, à travers mon départ, l’idée de la mort les surprend. C’est comme si j’allais disparaître à jamais. Je vais leur manquer. Ils vont me manquer autant. On s’est habitué les uns aux autres. On aurait voulu que personne de nous ne nous quitte…D’un autre côté, il ne m’est pas aisé de me séparer, dans l’indifférence, d’un lieu m’ayant vu naître et vu grandir depuis vingt huit ans de suite. La grande absence ressemble à la mort, semble-t-il. Ma mère renaît de son silence de cimetière à me recommander de sa voix un peu rauque mais affective :

– Rachid, mon fils, n’oublie pas d’aller voir ta tante Sâdia, ta grande mère Fetouma et passe dire tes adieux à notre ancienne voisine Zahia ; elle t’aime comme les pupilles de ses yeux.

Je dis oui avec un lent hochement de tête. A son tour, mon père sort, lui encore, de sa réserve. Il plonge sa main dure, émaciée et mitonnée de montagnard dans la poche gauche de sa veste trouée et la ressort avec un mince paquet de billets neufs en euro.

– Tiens, mon fils. C’est tout ce que je peux t’offrir. Les pauvres, de situation égale ou moins à la notre, n’ont pas, et les riches ne donnent pas.

Notre misérable vie, qui m’oblige à partir sous un autre ciel, l’oblige à s’endetter pour financer mon voyage. J’ai toujours été oisif en raison du chômage endémique qui frappe le pays. Par conséquent, à mon âge je ne possède pas plus que le vent dans mes poches. Pourtant je ne suis pas mou. Je ne suis pas fainéant non plus. Pas chez-nous. Beaucoup de nichées vivent au jour le jour. Parfois on se couche sans rien manger. Et, le plus souvent, pour oublier notre faim, tromper nos ventres vides, on bavarde des soirées entières. Pas facile ! Le geste de mon géniteur rallume de plus beau le feu déjà ruineux de ma tristesse. Il consolide néanmoins ma résolution à ne plus retourner qu’après avoir sorti ma famille de sa pauvreté excessive. Peu après, tout le monde se met en branle. Mon frère me tend un réveil mécanique, ma sœur aînée une savonnette, ma mère un cache-cou, ma petite sœur un petit flacon de parfum. Et une larme chaude coule sur ma joue, tombe, frôle ma moustache. C’est le début de mes palpitations cardiaques incessantes. Le masque de la virilité tombe de lui-même !

Au crépuscule, notre maison se remplit petit à petit. Des proches, des amis, des connaissances viennent me rendre visite avant que je ne disparaisse. Il est de tradition ici de se rendre chez celui qui part et même chez celui qui revient. Au village, donc, on partage toutes les émotions, de joie ou de malheur. Mais on ne partage jamais sa casserole, sa baguette de pain, ses légumes ou ses fruits. Sur ce plan-là, chacun pense plutôt à ses enfants, après à ses enfants, encore à ses enfants. Ils ont raison, peut-on croire ! Seulement, il est bien de penser, des fois, par-delà sa petite personne, à la condition de son entourage. A un moment, nos bourgades s’étaient lancées dans un extraordinaire élan d’entraide et d’entente. Nombre de ces valeurs s’effacent à présent. L’individualisme se mondialisant ne nous épargne pas apparemment. Tout se transforme en nous, autour de nous. Quel gâchis !

Les gens continuent à taper à la porte. Notre maisonnette est pleine à craquer que certains repartent avant l’heure. Pour permettre à tous de s’asseoir, ma sœur aînée, avec précipitation, aligne quatre matelas à même le sol. Na Dahbia me remet un demi litre de miel. Elle me dit : « Essaie, s’il te plait, de le transmettre à mon mari ; ça fait sept ans qu’il ne rentre plus. » Da Amar fait de même.

Il me donne deux grandes poignées de figues sèches. C’est pour son fils unique qui bouclera bientôt ses dix années successives de présence irrégulière en France. Je fais, illico, un effort considérable pour comprendre comment les gens réussissent à rester tant d’années ailleurs, en vain. Je ne trouve pas de réponse sur place. L’exil, métamorphose-t-il les cœurs en pierres ? Ma réflexion est entrecoupée, voire dérangée par les expressions de politesse et de courtoisie que mon frère prodigue envers nos hôtes.

-Vous voulez du thé ou du café ?

Au bout d’un moment, il ajoute, toujours avec la même ferveur :

-Avec ou sans sucre ?

Et il lance après, comme dans une ambiance festive, un « ok » ou un « combien de sucre ? » Ces succinctes phrases tournent en rond dans ma tête. Elles tournent, se dissipent, reviennent, fusionnent. Elles forment une espèce de symphonie que nul ne peut mémoriser longtemps. C’est bizarre ! J’ai changé ainsi de stratégie. Au lieu de parler ou de réfléchir, j’écoute. J’écoute et enregistre le maximum de voix comme pour les prendre demain en moi.

J’ajuste l’oreiller à mon crâne qui travaille. Je ne sais comment je me suis retrouvé sur mon lit. Les autres sont partis jusqu’au dernier. La nuit avance. Je n’arrive pas à fermer l’œil. Des images me remontent à la mémoire. Je pense à mon âme sœur que j’ai autorisé à se marier. Elle ne peut pas m’attendre toute la vie. Je suis dans la misère et n’ai ni le temps ni les moyens pour nous unir. En sus, je me dois de me bannir. Pour me consoler un tant soit peu, je me fabrique des histoires aussi banales les unes que les autres…Je pense que même si on ne vit pas ensemble dans le monde planétaire, on le fera au paradis de Mahomet. L’amour et le côté sentimental je les confie à l’Au-delà !

Morphée me boude. Je me lève. Je mets le nez dehors à prendre un peu d’air. Oui de l’air ! Il me faut remplir mes poumons de l’oxygène pur de mon village. Je le transporte à l’Hexagone. Je regagne de nouveau mon coin. J’essaie de dormir, sans succès. Je me replie sur moi-même. Le réveil affiche 4 h : 45. Il reste juste 15 minutes pour sonner. Je supprime l’alarme. En attendant l’heure, je tente de mettre ma cervelle en veilleuse. Hors de question ! Le dernier conseil de mon père refait surface, m’infeste la tête à la torturer :

-Quand tu arriveras, n’oublie pas d’où tu viens, pourquoi tu es parti et pourquoi tu dois, vaille que vaille, revenir un jour.

M. A.

Grenoble, le 29 mai 2006

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