Un livre en arabe analyse l’œuvre de Matoub Lounès

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L’auteur explique que Matoub Lounès est une  » synthèse  » de tous ces poètes. Le livre en langue arabe sorti aux Editions El Amel est un regard sur la Kabylie, avec comme repère l’inénarrable Matoub Lounès. Ferrad a réussi à résumer l’œuvre du grand poète avec, en filigrane, des fragments importants de sa vie. Ferrad cerne une œuvre immense grâce à son esprit de synthèse. L’écrivain fait même l’effort de traduire des passages de la poésie de Matoub vers la langue arabe et ce, pour la première fois. Le lecteur peut ainsi lire, non sans plaisir, des passages en arabe des poèmes comme : Afalfu bezru leghrib, L’ironie du sort, Ad regmegh qebl imaniw, Abrid at naâqel, Amahbus-iw, Ayema, Uzu n tayri, lhif n-enger, etc.

Mohand Arezki Ferrad rappelle que Matoub a été le défenseur des opprimés tout au long de son parcours court mais dense comme aucun autre. Ce qui a fait de lui un mythe sacré. Les Kabyles ne pardonneraient pas si quelqu’un s’amusait à critiquer Matoub. L’auteur précise que ce constat concerne surtout les jeunes de la Kabylie pour lesquels Lounès est plus qu’un artiste, beaucoup plus, dès lors qu’il est vénéré. Il s’agit de jeunes assoiffés de liberté et de justice. Une jeunesse privée de son identité amazighe. L’écrivain précise que tout au long de sa vie artistique, Matoub avançait sans masque jusqu’à choquer certaines convictions, notamment religieuses mais aussi celles inhérentes aux  » constantes nationales « . Le courage inégalable du fils de Taourirt Moussa est également relevé. Ferrad ne manque pas de s’étonner devant l’impact obtenu par Matoub en vingt ans de carrière. Il s’interroge :  » Mais qui est donc cet autodidacte qui s’est frayé un chemin vers la célébrité sans l’aide de personne ni d’aucune institution ? Et qui a voyagé contre vents et marées, qui a refusé de caresser dans le sens du poil et qui a bravé toutes les peurs grâce à un courage qui frise l’inconscience ? « . Ferrad souligne que Matoub a été marqué dans son enfance par la guerre de Libération. Ce qui donne une explication du foisonnement de ses chansons où morts et guerres sont omniprésents. Ferrad indique que Lounès a été marqué dès son enfance par le talent poétique de sa mère. Cette dernière était aussi poétesse et affectionnait les proverbes et les citations, en plus de sa richesse linguistique. Matoub a été aussi influencé par Slimane Azem, Cheikh El Hasnaoui, Cheikh Arab Bou Yezgaren et Farid Ali. L’analyste rappelle que Matoub Lounès a dénoncé les injustices d’où qu’elles provenaient, celles du système du parti unique en tête. Il l’a fait avec une témérité hors pair.

Matoub Lounès, selon Ferrad, en dépit du fait qu’il accordait la part du lion à la chanson politique, a aussi réservé une bonne partie de son œuvre à la chanson sociale et sentimentale. Au sujet de la chanson sentimentale, il est indiqué que Lounès l’a exprimé d’une manière très singulière. Souvent Matoub a réuni dans les mêmes chansons amour et politique : un fait inédit. Les chansons d’amour de Matoub sont, en même temps romantiques et pessimistes.

Ferrad estime que c’est grâce à son tempérament anxieux que le talent et le génie de Matoub Lounès ont explosé jusqu’à ce niveau. Ceci a donné naissance à des merveilles artistiques, ayant permis à Matoub d’atténuer sa douleur. La déshérence est aussi un autre thème abordé par Lounès avec une profonde affliction. L’auteur de ce livre rappelle que Matoub s’en est pris avec franchise et hardiesse aux hommes politiques, à certains maquisards et à des officiers ainsi qu’à ceux qui occupaient des postes de responsabilité élevée et l’utilisation par ces derniers de slogans creux et populistes afin de berner le peuple. Il est cité le cas de l’hymne national qui a été utilisé et demeure utilisé pour  » endormir  » la population. Matoub chantait: Lfrisa yelan/ Yetekka af-mkan/ Agh ditsghenni kassaman/ Iwaken at-namen.

Les assassinats politiques ont été au centre des préoccupations de Matoub. Plusieurs textes traitant de ce sujet sensible et dangereux ont été écrits par le Rebelle. Matoub a dénoncé l’assassinat de Mohamed Khider à Madrid en 1967, de Krim Belkacem en Allemagne en 1970, de Abane Ramdane en 1957. Tout en rendant hommage aux authentiques et sincères militants de la cause amazighe à l’image de Mohamed Haroun (dans la chanson Amahbus-iw), Matoub s’est attaqué à d’autres  » militants  » loin d’être dévoués. Mohand Arezki Ferrad fait référence à la chanson Communion avec la patrie où Matoub s’interroge si le nom de tamazight était synonyme de liberté et de révolution ou bien s’agit-il d’une simple course vers le pouvoir. Matoub a affiché son opposition au terrorisme. En analysant la chanson Kenza, en hommage à Tahar Djaout et aux intellectuels assassinés par le terrorisme, Ferrad s’étonne que Matoub s’insère dans la liste de ces mêmes victimes :  » Diseflan neghli/ Fel dzair ouzekka « . Lounès a aussi chanté Boudiaf.

Matoub a vilipendé toutes les forces du mal et toutes les formes de l’injustice, il a critiqué et dénoncé avec une vigueur rare les autres. Mais avant de s’en prendre aux autres, il a composé plusieurs chansons où il s’autocritique. Fait inédit dans la chanson kabyle où généralement (à l’instar des autobiographes), le narrateur s’attribue le beau rôle.

Le jour de son enterrement, le 25 juin 1998, il y avait des centaines de milliers de personnes dans son village natal. Son assassinat a eu un retentissement à l’échelle planétaire. C’est la première fois depuis le début du terrorisme en Algérie, qu’un assassinat est suivi d’un soulèvement populaire. Neuf ans après sa disparition, la Kabylie ignore toujours qui a été l’instigateur de son assassinat.

Aomar Mohellebi

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