Cependant, face aux nouvelles réalités induites par une mondialisation accélérée des économies et une interdépendance de plus en plus problématique entre les régions et les pays de la planète, les défis qui se posent à l’agriculture algérienne deviennent de plus en plus complexes. Pourtant, des efforts méritoires ont été déployés en direction du secteur de l’agriculture par les soutiens aux producteurs, la mise à niveau des exploitations agricoles et l’extension de la surface agricole utile (concessions, mise en valeur par l’accession à la propriété foncière,…). Cependant, comme le soulignent des statistiques datant de mars 2006, la croissance du secteur agricole n’a progressé, au cours de l’année 2005, que de 1,9%, alors que la croissance globale du PIB a enregistré un bond de 5,1% (grâce aux BTP, hydrocarbures et services). Les exportations hors hydrocarbures ont difficilement atteint 907 millions de dollars, alors que les ambitions du gouvernement depuis 1998 étaient de 2 milliards de dollars. Les spécialistes et les pouvoirs publics ont depuis longtemps identifié certaines contraintes majeures qui obèrent l’essor de l’agriculture algérienne, mais la volonté politique ne semble pas suivre. Le problème du foncier fait que le statut des terres publiques (EAC et EAI) est considéré comme un frein aux investissements d’autant plus que les usufruitiers nourrissent une méfiance légendaire à l’égard de l’administration et, dans certaines régions, se rendent complices de l’avancée du béton sur les terres agricoles.
Le ministre de l’Agriculture, Saïd Barkat, dans une intervention datant de janvier dernier, avertit que le phénomène des terres agricoles laissées à l’abandon, exposées à la désertification, sera pris en charge par la nouvelle loi nouvelle, déjà ficelée, portant Orientation agricole. Les usufruitiers coupables de tels actes seront poursuivis en justice et sanctionnées. ‘’La mesure s’appliquera même aux propriétaires, entendu que la terre n’est pas leur propriété à eux seuls, mais c’est la propriété de toute la collectivité nationale », ajoute-t-il. La nouvelle loi déterminera, d’après le responsable du département de l’Agriculture, la nature des terres agricoles, les activités agricoles, la formation, la qualité de la production et l’organisation de la profession agricole de façon précise de façon à éviter les ‘’intrus » (faux agriculteurs) et les activités spéculatives qui en résultent.
Le ministre a aussi annoncé que son département prépare actuellement une loi sur le foncier agricole qui ‘’mettra fin à la dilapidation des terres agricoles publiques qui sont considérées les plus belles et les plus fertiles terres du pays ». Cette mesure législative compte endiguer les transactions anarchiques et illégales des terres et organiser les modes d’exploitation collective et individuelle des exploitations agricoles. Parallèlement à cet arsenal juridique en préparation au sein du département de Saïd Barkat, les investigations de la Gendarmerie nationale relatives au détournement des terres agricoles de leur vocation initiale et aux transactions douteuses ou aux transactions douteuses et illégales se poursuivent. Ces enquêtes portent sur le devenir de certaines EAC et EAI (exploitations agricoles collectives et individuelles) échues à des exploitants en vertu de la loi 19-87 de 1987 qui a institué ce type d’exploitations en remplacement des anciens domaines autogérés. Dans la foulée des nouvelles mesures que compte prendre le ministère de l’Agriculture dans les prochains mois, le représentant du gouvernement annonce que de nouvelles dispositions réglementaires sont en préparation pour réorganiser les EAC et EAI, comme il fait état de nouveaux projets de loi conçus pour encadrer spécifiquement le secteur des Forêts et les activités de la chasse. L’on apprend également que l’administration de l’Agriculture est sur le point de mettre en place une carte de l’agriculture algérienne. De même, sur décision du président de la République, il sera créé prochainement une École supérieure de l’agriculture et des sciences forestières. Rappelons, à ce propos, que, jusqu’à un passé récent, l’Algérie disposait de deux grandes écoles spécialisées dans les sciences agronomiques : l’Institut national d’agronomie d’El Harrach (INA, fondé en 1905) et l’Institut de technologie agricole de Mostaganem (ITA, fondé en 1971).
Ce dernier a été annexé, au milieu des années 90, à l’Université de Mostaganem. Parallèlement à ces deux écoles supérieures, des instituts d’agronomie sont créés au sein des centres universitaires pour mieux encadrer le secteur de l’agriculture. Notons également que les anciens lycées agricoles datant de la colonisation ont été transformés en Instituts technologiques moyens agricoles et
sont chargés de former des techniciens en agriculture. L’INVA (Institut national de vulgarisation agricole situé à Saïd Hamdine, Alger), avec ses antennes régionales, est chargé de former des vulgarisateurs agricoles.
Autosuffisance partielle
Depuis la mise en place du PNDA en 2000, les pouvoirs publics ont, par le truchement des leviers relatifs aux différents dispositifs de soutien, commencé à réorienter l’activité agricole dans le sens de la reconversion des systèmes de culture. Ainsi, d’après les chiffres révélés par M. Barkat, les superficies habituellement emblavées en céréales étaient de 4,5 millions d’hectares avec une production allant de 16 à 19 millions de quintaux, soit un rendement de 7 à 8 quintaux/ha. Les nouvelles mesures de soutien ont ramené cette superficie à 3,2 millions d’hectares, mais avec un rendement moyen de 40 qx/ha. Dans le sillage de la nouvelle politique agricole, les agriculteurs ont été encouragés à réaliser une bonne préparation du sol (défoncements et épandages d’engrais de fond) et des désherbages efficaces. En outre, certaines superficies céréalières ont été reconvertis en vergers arboricoles ou viticoles de façon à mieux lutter contre les effets de la sécheresse qui menace cycliquement notre pays.
Le taux de soutien apporté à l’agriculture représentait 4% du PIB d’après le responsable de l’Agriculture. Le taux maximum enregistré est de 9%. Mais, fait-il observer, au niveau des pays de l’OCDE, ce taux représente 45%. L’agriculture dans notre pays représente à l’heure actuelle quelque 9% du PIB et utilise 25% de la main-d’œuvre.
Les statistiques de la production agricole indiquent que, pour plusieurs produits, l’Algérie a atteint l’autosuffisance. Si la facture alimentaire à l’importation est située autour de 2,26 milliards de dollars, c’est en raison de l’importation de céréales (1 milliard de dollars) et d’autres produits indispensables. Les besoins des Algériens en céréales sont évalués à 60 millions de quintaux, tandis que la production locale n’est que de 30 millions de quintaux. En matière de production laitière, l’Algérie produit 2,2 milliards de litres annuellement, tandis que la consommation annuelle atteint les 3 milliards de litres. La différence est importée pour un montant de 600 millions de dollars. Pour atténuer cette lourde facture, l’Algérie a importé 26 000 vaches laitières entre 2005 et 2006. Le membre du gouvernement annoncera le projet d’importation de 50 000 autres vaches laitières tout en précisant que l’État soutient les producteurs et les collecteurs de lait frais à hauteur de 13 DA/litre.
L’étape suivante que compte franchir le département de M. Barkat est la labellisation de certains produits pour lesquels l’Algérie a montré une certaine maîtrise. Ainsi, en est-il de l’huile d’olive, du miel et de la datte Deglet Nour. La protection du consommateur n’a pas été omise dans la nouvelle stratégie de relance du secteur agricole. Lutte contre la spéculation, contre la fraude et contre les faux exportateurs. L’administration compte également structurer la Chambre d’agriculture de façon à l’habiliter à jouer un rôle essentiel dans la promotion du secteur agricole, l’exportation des produits de l’agriculture et le démantèlement du monopole, y compris le monopole des chambres froides.
L’on ne peut parler de l’exportation sans aborder le sujet crucial du marketing et du design. À ce propos, le ministre s’est montré pour le moins incisif. ‘’Nous ne savons ni vendre ni acheter. Notre point faible se situe principalement dans le conditionnement et l’emballage ». Il fera aussi état de la responsabilité de nos ambassades et des chambres d’agriculture dans la promotion des produits algériens.
Déperdition du capital foncier
La pression sociale grandissante qui ne vient pas de la simple démographie galopante des années 60 et 70, mais surtout de la grande mobilité de la main-d’œuvre algérienne se caractérisant par un exode rural massif a grandement contribué au chamboulement de l’espace. Le dépeuplement des campagnes était une conséquence directe du désintérêt des pouvoirs publics pour l’arrière-pays qui avait payé le prix fort pour l’indépendance du pays et de la politique d’industrialisation qui avait ciblé les banlieues des grandes villes. Les flux de nouveaux migrants issus des montagnes (Kabylie, Titteri, Ouarsenis, Aurès, Nememcha,…) et des Hauts-Plateaux ont fini par constituer des ceintures de misère autour des cités industrielles de Rouiba, El Hadjar, Arzew ; ceintures qui prendront les aspects de bidonvilles que les Algériens ne connaissent que trop. Le problème ne s’est pas limité aux grandes agglomérations. Même des villes de moyenne importance ont accueilli pendant quatre décennies les paysans déracinés qui ont abandonné leurs hameaux, leurs terres et leurs traditions d’authenticité campagnarde pour s’offrir, à leur corps défendant, comme candidats à une citadinité chimérique. Il faut dire aussi que la Révolution algérienne avait alimenté des rêves de ce genre : s’installer en ville équivalait à prendre la place enviée et convoitée du colon ; c’est un standing qui charrie des fantasmes de ‘’modernité » et de pouvoir.
Le nouvel État algérien n’avait rien fait pour relativiser cette vision et pour offrir des conditions de stabilité aux populations des campagnes. Au contraire, sa propension à davantage de centralisation et de déploiement sur les grandes villes du pays a, en quelque sorte justifié l’afflux des ruraux vers la ville. Et ce n’est pas le slogan creux de ‘’l’équilibre régional » en vogue pendant les années 70 qui nous convaincrait du contraire.
Les corollaires de l’exode rural sont perceptibles d’une manière dramatique à deux niveaux : d’abord sur les lieux d’arrivée, les villes, où de nouveaux besoins apparaissent : l’école pour les enfants, de nouvelles structures sanitaires pour le nouvelles populations et, surtout des logements supplémentaires pour les abriter et pour éradiquer les bidonvilles qui ternissent l’image de la ville et du pays. Ces besoins sont en quelque sorte infinis en raison d’un déficit de stratégie d’aménagement du territoire.
Les répercussions sur l’activité agricole ne se sont pas fait attendre. Chaque année, des dizaines d’hectares des meilleures terres sont phagocytées par une urbanisation forcenée. Les 8 millions d’hectares de SAU (Superficie agricole utile) recensés en 1962 donnaient alors un ration de 0,75 ha/habitant. En 1990, ce taux fléchit à 0,3 ha/habitant. Les anciennes fermes coloniales faisant partie du domaine privé de l’État s’étendent sur 2,8 millions d’hectares, soit 35% de la SAU. 2,5 millions d’hectares ont été organisés en EAC et EAI à partir de 1987 (soit 96 629 exploitations). Le reste, c’est-à-dire 300 000 ha, forment les fermes-pilotes et les parcelles d’expérimentation appartenant à des instituts universitaires de recherche.
Les déperditions du capital foncier sont dues aux extensions urbaines que connaissent les villes algériennes ou à la création de nouvelles agglomérations (exemple de Sidi Abdellah à la périphérie d’Alger) ou bien encore à une dilapidation insidieuse due à des détournements et transactions illégales auxquels se livrent les usufruitiers. Les résultats des enquêtes de la gendarmerie issus de 18 mois de recherches ont abouti, d’après le Commandement de ce corps de sécurité, à la mise en examen de plus de 16 000 personnes accusées de dilapidation du foncier agricole (6 366 ha) dans la seule région d’Alger. L’on y apprend ainsi qu’à lui seul, l’homme d’affaire Brahim Hadjass, actuellement en fuite au Canada, aurait avancé 23 milliards de centimes pour accaparer 321 hectares des terres de 18 exploitations agricoles allant de Aïn Benian à Staoueli en passant par Chéraga. Bien entendu, les actes de désistement auxquels ont recouru les usufruitiers n’ont aucune valeur légale.
Le ministre de l’Agriculture prévient que les auteurs de tels actes (acheteurs et vendeurs) seront poursuivis en justice et sanctionnés conformément à la loi. Le ministre fait aussi état de la perte de 150 000 hectares de terres agricoles (publiques et privées) depuis 1962. Ces terres ont été majoritairement détournées de leur vocation naturelle suite à des besoins pressants d’urbanisation et d’installation d’infrastructures publiques.
Parallèlement au détournement du foncier agricole à des fins d’urbanisation (légale ou délictueuse), les terres agricoles algériennes subissent une menace réelle de désertification liée à des phénomènes aussi bien naturels qu’anthropiques. Les pertes des espaces steppiques et la déforestation sont un secret de Polichinelle. L’Algérie n’a jamais connu des phénomènes d’érosion aussi dangereux que ceux enregistrés au cours des 15 dernières années. Le danger pèse non seulement sur la fertilité des sols, mais aussi sur leur stabilité mécanique et sur les capacités de rétention des ouvrages hydrauliques. Ces derniers voient leur longévité se réduire suite à l’envasement graduel qu’ils subissent. Certains barrages, comme celui du Ksob, dans la wilaya de M’Sila, sont déjà devenus inefficaces puisque leur capacité de stockage a été fortement réduite. C’est pour parer à ce genre de dérive que le ministère de l’Agriculture a conçu le Plan national de reboisement (PNR) touchant la plupart des wilayas du Nord. Ce Plan vise aussi à reconstituer les capacités de production de bois et d’autres produits forestiers (à l’exemple du liège) dont notre pays a fortement besoin. Sur l’ensemble de la superficie forestière (7 millions d’hectares entre forêts, maquis et alfa), le chêneliège occupe une superficie de 460 000 hectares. Notre pays était pendant la colonisation le premier producteur de liège au niveau mondial. Les autres pays producteurs sont principalement le Portugal, l’Espagne, l’Italie, le Maroc, la Tunisie et la France. Actuellement, l’Algérie occupe le troisième rang (7% de la production mondiale) après le Portugal (57%) et l’Espagne (23%). Le Portugal possède un patrimoine de liège évalué à 700 000 ha (100 000 ha de plus par rapport aux années 50), l’Espagne en possède 450 000 ha et le Maroc 350 000 ha. La production algérienne en cette matière était de 400 000 quintaux en 1940. La production de l’année passée, en revanche, n’a pas dépassé 20 000 quintaux, alors que la réserve sur pied est estimée à 300 000 quintaux. C’est pourquoi, le ministère, via la Direction générale des forêts, compte réhabiliter le secteur du liège par une exploitation rationnelle, des travaux sylvicoles visant à entretenir les peuplements et l’extension du patrimoine subéricole par de nouvelles plantations.
Les défis qui se posent au secteur de l’agriculture sont nombreux et variés. Et c’est pour compléter les activités de l’agriculture professionnelle que le ministère délégué au développement rural, drivé par Rachid Benaïssa, a mis en place les projets de proximité de développement rural. L’arrière-pays montagneux et les espaces steppiques qui sont stratégiquement moins bien lotis que les plaines agricoles font l’objet, depuis 2003, d’une attention soutenue pour revitaliser leurs espaces, fixer leurs populations et améliorer leurs revenus.
Amar Naït Messaoud
