La rue ne fait pas les rois

On ne sait pas encore si Benazir Bhuto parviendra à obtenir tous les compromis qu’elle attend de Pavez Musharaf, mais on sait déjà (re) compter avec elle dans le paysage politique pakistanais des jours à venir. L’ancienne Premier ministre a déclaré sa disponibilité à mettre son parti et sa popularité au service de la reconduction de Musharaf à condition que ce dernier renonce à sa fonction de chef suprême des armées, arrête les poursuites judiciaires pour corruption qui l’ont poussée à l’exil londonien et consente bien sûr à lui aménager une parcelle de pouvoir, une exigence qu’elle a exprimée pudiquement, mais clairement dans la formule « jouer un rôle » sur la scène politique de son pays. Si Musharaf n’a pas encore précisé sa pensée, il a tout de même tempéré l’enthousiasme qu’il avait exprimé quand l’idée du retour avec offre de service de la belle Pakstanaise lui était parvenue. Que pourrait bien signifier en effet son « je n’aime pas les pressions » en dehors du fait, évident pour tout le monde – sauf pour Benazir Bhuto apparemment – que Musharaf ne se fera pas hara-kiri en abandonnant le commandement des armées qui est la véritable source de son pouvoir, sa fonction officielle n’étant que de pure forme ? A moins que Madame Buto ne place à dessein la part très haut selon la bonne vieille recette qui consiste à exiger le maximum pour obtenir le minimum, on ne voit pas comment elle peut penser, ne serait-ce un seul instant que l’homme fort du Pakistan accèdera à ses demandes, pour au moins trois raisons. La première, évidente, est qu’il ne donne pas l’impression de vouloir « rentrer chez lui » comme on dit chez nous. La seconde est qu’il y a du surfait dans la popularité de Benazir Bhuto qui est quand même une « Moutabaridja » en terre d’Islamisme triomphant, dont le passage aux affaires n’a pas été un exemple de bonne gouvernance et de vertu. La troisième enfin, et la plus importante est que Musharaf, tous comptes faits n’est pas en si mauvaise posture que ça pour aller payer si cher des alliances dont il n’est même pas sûr de l’efficacité des retombées.

Disposant du soutien le plus sûr, les Etats-Unis, il ne va pas s’encombrer de « contributions » monayées en grignotages sur son pouvoir et susceptibles de lui faire de l’ombre à terme. Et s’il sait que Georges W. Bush peut le reconduire sur le trône pakistanais aussi sûrement que la terre est ronde, il sait aussi qu’à Washington, on n’a pas oublié son parcours. Benazir Bhuto n’a pas oublié non plus combien elle et lui sont différents, combien est indigent ce qu’ils peuvent partager. Quant à « la rue pakistanaise » qui ne bouge plus sans les portraits de Ben Laden, Pavez Musharaf sait ce qu’elle pense de lui, de Benazir Bhuto et de Nawaz Sharif – un autre ancien Premier ministre réfugié à Londres qui vient de prendre le même avion du retour, avec la même offre de service – réunis. Mais ce n’est pas la rue qui fait les rois, au Pakistan peut-être plus qu’ailleurs. Heureusement d’ailleurs.

S. L.

P. S. : Spectacle pathétique en live, celui d’un islamiste jurant qu’il va respecter et promouvoir la laïcité. Si sa femme a trouvé l’astuce du retrait pour ne pas aller à une cérémonie où elle n’était pas invitée, le Premier ministre turc ne pouvait éviter l’humiliation. Elle était belle Ankara.

SalimLaouari@yahoo. fr