Si un jour vous avez la chance d’être invité à un mariage kabyle, n’hésitez pas, allez-y, et préparez-vous à un inoubliable plongeon culturel !
• 11 juillet 2007
En route pour l’aventure. Je retrouve Da Broussart, le papa de la mariée, venu m’accueillir à l’aéroport en compagnie de son ami «taxieur». Ils n’ont pas changé ; seul le taxi jaune a pris deux ans de plus ; les peaux de mouton qui ornent les plages avant et arrière sont toujours là (asthmatiques et allergiques s’abstenir !). La technique de conduite est restée elle aussi d’actualité, et les embouteillages, toujours aussi nombreux, sont astucieusement évités ainsi :
– Rouler de préférence dans une voiture déjà cabossée
– Dépasser la file de voiture qui vous précède en empruntant le bas côté dans un beau nuage de poussière,
– Réintégrer la file le plus tard possible, en choisissant de s’y glisser entre deux voitures rutilantes qui vous céderont la place sans problème.
Donc, en route pour Tizi Ouzou où mon amie Akem va se marier.
L’appartement fera «portes ouvertes» pendant plusieurs jours, accueillant un grand nombre d’invités, oncles, tantes, cousins, cousines, amis et même une «Aroumie», (en l’occurrence, moi). Les voisins ont gentiment mis à la disposition des parents de Akem leur appartement, ce qui permet d’installer un Q. G. «Cuisine et hôtel», qui sera très sollicité au cours de ces quelques jours.
Je retrouve avec plaisir toute la famille que j’avais rencontrée lors d’un précédent voyage. Les 11 frères et sœurs de Akem, et sa maman ma sœur kabyle qui a fort à faire. Imaginez l’intendance pour recevoir une bonne trentaine de personnes ! La ribambelle d’harira, de chorba, de couscous, de « makroutes », de cornes de gazelles et autres pâtisseries à prévoir pour tout ce petit monde ! Heureusement, la main d’œuvre est très disponible et très dévouée.
Je suis ravie de retrouver Akem qui m’attend dans «la chambre de la mariée» où est installé un fauteuil majestueux, ainsi que son trousseau. C’est là qu’elle va recevoir les visiteurs, et leurs nombreux cadeaux qui s’amoncellent et recouvrent déjà tout un mur de la pièce !
Que d’évènements depuis notre dernière rencontre. Que de choses à se raconter…
Et les invités continuent à arriver ; Les youyou résonnent, exprimant la joie des retrouvailles.
J’accompagne Rosa Assia, la «petite souris» qui a bien grandi et son frère, chargés d’aller chercher les fameux makroutes. Une promenade sous le soleil de Tizi Ouzou me permet d’apprécier quelques changements. Ce qui m’était apparu comme un grand chantier endormi paraît se réveiller. Beaucoup de constructions sont en voie d’achèvement, et il me semble qu’un effort de propreté et d’embellissement de la ville est en cours. Une lueur d’espoir ?
Retour à l’appartement, après une belle discussion avec une amie de Akem et sa fille. On m’interroge beaucoup sur Sarko, sur ce qui se passe en France, et aussi comment se déroulent les mariages en France…
Après le repas, j’entreprends mon stage de danse et de youyou… Pas facile, facile…Surtout pas évident de rivaliser avec mon professeur Adidi, que je nomme « championne du monde de you you» !
Tout ça, c’est bien joli, mais il faut préparer «la boite à makroutes» et les plateaux de pâtisseries ! Jusque tard dans la nuit, nous enroberons les gâteaux de miel, nous les rangerons dans des caissettes de papier, et ferons de notre mieux pour que tout soit réussi, tout cela dans la joie et la bonne humeur !
Allez, tout le monde au lit. Partout des nattes apparaissent, et chacun s’installe à la bonne franquette. Moi, je suis privilégiée. La mariée m’invite dans sa chambre !
Le téléphone portable (belle invention) sonne régulièrement ; un grand sourire illumine le visage de Akem qui reçoit ainsi quelques nouvelles de son futur proche mari, Il vit des moments intenses lui aussi !
Un coup de fil en France m’apprend qu’un attentat vient de se produire dans la ville voisine de Lakhdaria. 10 jeunes vies détruites…Pourquoi tant de souffrance ? Quel immense désespoir peut conduire à de tels actes ? l’Algérie pourra t-elle un jour vivre paisiblement ?
• Jeudi 12 juillet.
La nuit a été courte ; Akem doit se transformer en mariée !
Une escapade chez l’esthéticienne, un passage chez le fleuriste spécialisé dans le mariage pour trouver un bouquet de roses ; Il faut dire que le mariage est une véritable industrie pour les fleuristes dont la fleur-reine est l’œillet d’inde orange – seul capable de supporter le soleil ardent d’Algérie –.
Akem entreprend sa transformation. La coiffeuse-maquilleuse venue à domicile travaillera sans relâche ; il s’agit de mettre en beauté non seulement la mariée, mais aussi toutes les jeunes femmes de la famille. D’artistiques chignons se forment, les maquillages sont «bollywoodiens» !
Entre-temps, on cuisine le couscous, on danse, on «youyoute» revêtues de robes kabyles… Et les sœurs, les cousines de Akem réapparaissent, les cheveux savamment coiffés. Elles sont très jolies et brillent de mille paillettes.
Dans l’après-midi, une délégation de la famille du fiancé arrive. Trois tantes viennent pour partager la cérémonie du henné. Le soir venu, la mariée arrive, s’installe à la place d’honneur ; des enfants portent des bougies allumées ; s’ensuit un échange de paroles, de chants auxquels je ne comprends pas grand-chose, mais que je ressens mystiques, magiques ; une grande émotion est palpable ; le henné est appliqué à l’intérieur de la main, il doit apporter bonheur et prospérité. Une corbeille offerte par la famille de Tahar reçoit des billets…. Un enfant, un petit garçon vient s’asseoir sur les genoux de Akem, pour qu’elle ait un fils Inchallah !
Le marié de son côté vit la même cérémonie, entouré des siens…
Puis on chante, on danse, et les youyou fusent à nouveau !
• Vendredi 13, un grand jour.
C’est donc en fin de matinée, coiffée, maquillée, et vêtue d’un soyeux tailleur rose, que Akem quitte la maison de ses parents. Le déménagement commence, et telles des petites fourmis, les frères, les cousins descendent jusqu’aux voitures le trousseau de la mariée. Il est constitué de tous ses nouveaux vêtements (c’est la dot traditionnelle offerte par la famille du marié), et des cadeaux dont une partie impressionnante est constituée de couvertures, de couvre-lits. Eh oui, vous avez bien compris, des couvertures bien chaudes ; le jeune couple pourrait aller vivre chez les Inuits du Grand Nord ! Parmi tout cela, il y a de très jolies pièces, brodées, très colorées, fabriquées par la maman de Akem, dans la tradition kabyle.
Emotion, bien sûr en quittant l’appartement familial…
Le convoi se dirige gaiement à grand renfort de klaxon, de youyou, de chants vers la fête qui aura lieu, pour Akem, dans une salle spécialement conçue à cet effet. La mariée y dispose d’un petit salon lui permettant de changer de robe, en principe 7 fois, comme le demande la tradition. Les nombreux invités sont arrivés, les hommes sont pour la plupart à l’extérieur, les plus jeunes investissent un secteur de la grande salle, au premier étage où les femmes aux vêtements très colorés ont pris place. La mariée fait son entrée, chacun peut admirer son élégance, et elle se dirige vers une estrade où sont installés deux sièges «princiers». Il faut dire qu’elle a tout d’une princesse !
Tandis que le repas est servi à l’assemblée, la mariée se dirige vers son salon personnel, afin de revêtir une autre robe. Akem a choisi un très beau vêtement, une superbe robe bleue, aux broderies traditionnelles, et surtout, une magnifique parure de bijoux d’argent de corail et d’émaux.
Quand je pense que le marié ne la verra même pas ainsi parée… Quel dommage…
Un nouveau séjour sur le fauteuil de princesse, autour duquel on se bouscule pour faire des photos.
On chante, on danse, et bien sûr, on «youyoute» au son des tambours traditionnels.
Et voici le moment de revêtir l’ultime robe blanche (Petite entorse au protocole des 7 robes bien pardonnable ; imaginez-vous la chaleur, le poids des vêtements – trois changements, c’est déjà beaucoup !).
La encore, Akem est superbe ; je vous passe les détails sur l’habillage, la fixation du voile, la tenue du diadème qui se doit d’être posé bien «droit» ! Ha là là, quel stress…
On attend le marié avec impatience !
Il arrive, très beau, accompagné de quelques membres de sa famille. Il a enfin le droit de retrouver Akem dans son petit salon privé, et c’est ensemble cette fois qu’ils traversent la salle et se dirigent fièrement vers l’estrade aux majestueux fauteuils. You you you ! Qu’ils sont beaux !
Re-séanse photos avec toute la famille !
Les invités reçoivent gâteaux et dragées…
Et on danse au son du tambour, on «youyoute» ! Il faut voir les grand-mères kabyles dans leurs robes colorées, dont les foulards frangés noués autour des hanches s’agitent fébrilement…. On dirait des poupées mécaniques infatigables qui sautillent comme des petits oiseaux. C’est très joyeux, impressionnant, magnifique…
Mais voici l’heure pour Akem de partir vers sa nouvelle vie. Le père de Akem la confie au marié. Cela ressemble un peu à un enlèvement, et tout va très très vite…D’ailleurs, autrefois,
La mariée était voilée ; les deux chefs de famille faisaient sortir la mariée qui devait passer sous le bras du père, pour arriver dans les bras de son beau-père… Quel symbole !
On accompagne les mariés vers les voitures. De ci delà, quelques jolies petites larmes apparaissent.
Akem emmène avec elle une délégation : Deux de ses sœurs, une tante, son amie Akima, et moi.
J’apprécie beaucoup ce nouveau privilège, d’autant que c’est le marié en personne qui conduit la voiture ! Enfin, je le vois de près. Et nous quittons Tizi Ouzou, pour une petite ville, la nouvelle demeure de Akem. Nous empruntons une route montagneuse et assez sinueuse ; De jolis paysages méditerranéens s’offrent à nous.
Nous sommes à une centaine de km de Tizi-ouzou.
Akem est attendue par la maman du marié, qui lui fait boire 7 gorgées de lait à l’entrée de la maison emplie d’invités…
You you you… Et la mariée prend possession de la superbe chambre préparée à son intention, emplie de cadeaux.
Ce sera sa maison, dorénavant.
Un petit problème de protocole. Quand faut-il donner la jolie boite à makroutes décorée de rubans dorés ? Il aurait fallu le faire en arrivant, mais dans la précipitation, Akem a oublié. L’erreur sera heureusement réparée le lendemain, grâce à une belle-sœur compréhensive. Espérons que nul n’en tiendra rigueur !
Une soirée est préparée en l’honneur du jeune couple ; ici aussi, toute la famille a participé aux préparatifs du délicieux repas qui nous est servi.
Puis on danse, jusque tard dans la nuit. «Ne danse pas trop avec ton mari… ça porte le mauvais œil !» Ah là là, le poids des croyances…
Ici aussi, de nombreux invités dorment sur place. Les nattes s’installent un peu partout, dans une ambiance bon enfant. J’admire la souplesse des grand-mères, qui sont capables de s’asseoir au ras du sol, et surtout de se relever sans aide !
Akima, grande amie de Akem, me raconte les coutumes anciennes, en voie de disparition : tel le bain de la mariée, qui devait jeter 7 fois du sucre, et du lait ; la semaine qui suit le mariage, au cours de laquelle la mariée ne devait pas entrer dans la cuisine, et les fameuses 7 robes, soit une nouvelle robe à porter chaque jour, pendant les incontournables 7 jours…
Elle me raconte aussi comment on se soigne encore dans les campagnes : «Si tu as mal à la tête, pose des rondelles de pommes de terre sur ton front». Les autres médicaments de prédilection sont l’huile d’olive, le miel, les plantes des montagnes…
J’apprends aussi que tout a une signification. Par exemple, quand on sert du poulet, qui choisit de manger les ailes aimera voyager… (Je comprends mieux mon goût pour les escapades !).
Je m’endors, bercée par ces belles histoires.
Au petit matin, résonne l’appel à la prière de la proche mosquée.
Samedi 14 juillet.
Invitation à prendre le petit déjeuner dans la chambre des mariés.
Aujourd’hui, c’est une délégation de la famille de Akem qui viendra rendre visite à la famille de marié. Les parents, les oncles, les tantes, arrivent pour le déjeuner, les bras chargés de pâtisseries. Les robes oranaises, kabyles ou plus contemporaines sont somptueuses, et c’est pour la mariée l’occasion de porter l’une de ses 7 robes. Celle-ci est jaune soleil. Magnifique.
Encore un repas délicieux, puis la famille de Akem doit reprendre le chemin du retour.
L’émotion, ajoutée à la fatigue nous étreint, et tout le monde (ou presque) pleure abondamment.
Lors de mon précédent voyage, il y a deux ans, je m’étais étonnée de voir les sœurs, les parents en pleurs lors d’un mariage. Je ne comprenais pas pourquoi tant de larmes, et d’ailleurs, ça me faisait plutôt rire.
Eh bien, aujourd’hui, croyez-moi, j’ai compris. Et je me transforme en chutes du Niagara !
Je reste la seule invitée de Akem. Je regagne ma chambre, plutôt épuisée par ces émotions, et décide d’y faire une petite sieste.
C’est sans compter avec la vie en «tribu» !
La porte s’ouvre : «Oh, pardon !»
Et puis «je cherche mon portable…»
Et à nouveau : «Tu n’as besoin de rien ?» et «C’était un plaisir de faire connaissance»…
Puis un enfant arrive, puis deux puis trois…Ils ont envie de parler français, langue apprise en classe, (ils se débrouillent très bien d’ailleurs) et je me retrouve, à la demande générale, en train de raconter «Le petit chaperon rouge» !
De bien beaux instants !
En fin de journée, le marié organise une visite de la ville ; l’ambiance y est sensiblement différente de l’animation de Tizi Ouzou. Les hommes en cette fin de journée sont attablés aux terrasses des cafés, on y croise très très peu de femmes, d’enfants ; Peut-être est-ce l’heure de cuisiner ? Le passé colonial y a laissé des traces architecturales ; il reste même une église, mais la croix est remplacée par un imposant nid de cigognes. C’est par un beau soleil couchant que nous effectuons une promenade près d’un lac paisible, où paissent des troupeaux de moutons. Il y a même des moutons qui «attendent le bus»-plaisanterie berbère- !
Cette visite de la ville et de ses alentours est aussi une découverte pour Akem qui n’était venue qu’une ou deux fois dans la famille du marié, sa nouvelle famille, là où elle va désormais vivre et trouver sa place.
La maison familiale, entourée d’un jardin aux parfums de figues, jasmin, menthe et verveine, est très grande ; Les repas sont préparés pour tous, et pris en commun dans une immense salle.
15 juillet.
La maison retrouve un peu de son calme aujourd’hui. Les invités s’en vont peu à peu. Ma présence permet au jeune couple de rompre avec la tradition des 7 jours à la maison car leur famille a très gentiment accepté qu’ils m’accompagnent pour une balade algérienne.
Il faudra juste que la mariée soit présente le 7e jour, pour ramener l’eau de la source (ou de chez les voisins, ce qui est plus pratique), qu’elle jette des bonbons par-dessus son épaule, et qu’un petit garçon (vous devinez pourquoi) vienne s’asseoir sur ses genoux ! Elle devra aussi ce jour-là, préparer le repas pour toute la famille.
Je ne vous ai pas parlé de la grand-mère du marié à qui je rappelle des Français qu’elle a bien connus avant les évènements des années 60. Elle les appréciait beaucoup et visiblement, j’en bénéficie !
Nous partons vers le port de Bejaïa, ville blanche et bleue, dont les rochers plongent dans une mer limpide.
C’est en écoutant les chansons de Matoub Lounes, d’Idir que nous traversons de beaux paysages champêtres, mais aussi des villes marquées par des drames. Ici un cimetière des Martyrs, là un panneau où il est inscrit «L’histoire vous jugera», ou «Pour que nul n’oublie-». Les émeutes de 2001 restent bien présentes aux esprits.
En fin de journée, les mariés retrouvent des «Brobros» en réunion de travail à Bougie ; le temps passe fort agréablement dans la douceur du soir, au pied de Ima Gouraïa (montagne en forme de femme allongée, qui domine la ville).
Beaucoup m’ont demandé comment se passe un mariage en France. J’ai donc tenté d’expliquer les différences, et surtout les libertés qui s’offrent à notre jeunesse. On en est bien loin en Algérie.
Les documents administratifs passent ici au second plan. A aucun moment en Algérie on ne demande aux mariés s’ils veulent se marier. En fait, on est marié quand on a montré à toute la famille et aux amis, par l’organisation d’une fête fort coûteuse, que l’on est marié.
Que de frustrations pour la jeunessele, partagée entre tradition et modernité, et qui peine à trouver une place dans la société.
Le travail est rare ; ici un jeune médecin au chômage me dit qu’il espère devenir infirmier en France, là une jeune avocate pour qui il est plus rentable de travailler dans un pressing que d’exercer sa fonction dans un cabinet d’avocats.
Un monde nous sépare et vous n’allez peut-être pas croire ce que je vais vous raconter maintenant.
Ce dernier soir, à Bougie, nous avions des chambres d’hôtel réservées. Eh bien, les mariés ne pouvant présenter un «certificat de mariage», la direction de l’hôtel leur a refusé de prendre une chambre commune. Incroyable non ? en 2007 ! Ils la prendront quand même.
L’Algérie peut mieux faire…
C’est comme cette entrée d’hôtel affichant fièrement le symbole «Accès aux handicapés», sur une marche de 20 cm de haut… Certes l’intention est bonne, c’est un bon début ; mais l’objectif n’est pas totalement atteint, il faut en convenir.
Voilà l’essentiel de ce que je retiens de cette inoubliable escapade. Demain, dès l’appel à la prière, un taxi m’emmènera vers l’aéroport d’Alger…
Encore un immense merci à Akem, Tahar et à leurs familles, pour leur excellent accueil, pour leur gentillesse, leur générosité.
Si dans la culture kabyle une seule tradition, une seule coutume, devait être conservée, je fais le vœu que ça soit celle, magnifique, de l’hospitalité et de l’accueil !
Carnet d’Edith détourné
par T. Ould Amar