Dans une époque où la chanson est devenue un des moyens efficaces pour à la fois gagner sa vie et propager ses visions, c’est sans nulle surprise que nous constatons l’avènement de certains chanteurs se voulant modernes et modérés et qui flirtent avec l’Islam dans leurs chansons, visant un public bien plus large que celui des croyants et des pratiquants.
Sami Youcef dont la voix est peut-être irréprochable fait partie de ces « artistes » qui veulent, à leur manière, instaurer une nouvelle méthode de prêche à l’instar de Amrou Khaled et de ceux qui veulent jouer les Petits Jésus modernes endoctrinant les gens par le biais de l’amour, par la démonstration souvent exagérée de la face « lumineuse » de la religion.
On dira certainement que Enigma, Erra, Gregorian et autres groupes ont tenté cela bien avant les Musulmans en faisant l’apologie du Christianisme à l’aide de la chanson et de la modernité mais leurs œuvres, bon gré mal gré, ont été considérées comme étant artistiques, c’est-à-dire de simples chansons où l’on aborde un sujet donné.
Les chanteurs-prêcheurs musulmans veulent à leur tour donner à leur travail cette expression de: « Excusez-moi, je chante, je ne fais rien d’autre! » mais à l’heure où l’on est, il est difficile de croire que chanter Allah, le Prophète et les principes de l’Islam soit un acte tout à fait innocent et dépourvu de tout dessein idéologique.
A une époque où tout le monde perd ses repères, où il y a une considérable escalade de l’intégrisme dans le monde arabe, où l’islam est devenu le seul alibi pour ceux qui n’arrivent pas à réussir leurs vies (oh! combien nombreux en Algérie!), on ne peut ignorer les effets aggravants que peut avoir cette nouvelle tendance d’endoctrinement. Imaginons, par exemple, le public qui était présent jeudi dernier au concert de Sami Youcef à la Coupole. On devinerait certainement que ce ne sont que des islamistes ou des pratiquants ou de fervents croyants (peu importe le nom, le mal est le même!), qui se permettent encore (on ne sait par quel miracle) d’écouter de la musique, vu que c’est Hram! Des hommes qui, s’ils sont vraiment et miraculeusement aussi ouverts que ça, étaient accompagnés de leurs femmes et, bien sûr, de leurs enfants. On imaginerait aussi de jeunes adolescents de ceux qu’on voit le vendredi affluer vers les mosquées à l’heure de la « Djamouaâ », etc. Sur la scène, un jeune homme à la gueule d’ange, à la voix d’enfant de chœur (musulman) et à la renommée mondiale, vu qu’il a été assez malin pour chanter en anglais! Le public est donc prêt à se faire hypnotiser, l’artiste est décidé comme à chaque spectacle de « faire de son mieux »… et c’est parti! Là n’est pas une question d’anti-islamisme ou de fanatisme-antidote mais il suffit simplement de jeter un regard sur l’année 2007 en Algérie, entre autres l’année de la culture arabe! Qu’y a-t-il sur le plan sécuritaire? Un attentat kamikaze ciblant le Palais du Gouvernement, un autre à Bab Ezzouar, et puis un autre et un autre encore, et pour couronner le tout: une tentative d’assassiner le président de la République… Un pays qui vit ces drames à une cadence olympique, s’il était mis entre de bonnes mains (des mains de fer de préférence), il y aurait illico presto l’interdiction de toute forme de prêche religieux qu’il est dans l’incapacité de contrôler. On ne parle pas carrément de laïcité mais seulement de détecter l’origine du mal et d’œuvrer pour la combattre. L’Islam est certes la religion des Algériens mais l’intégrisme n’est admis ni reconnu par aucune religion au monde. Et cet intégrisme, hélas, a trouvé un terrain fertile pour pousser, grandir et se multiplier en Algérie. Un gouvernement qui voit donc l’un de ses symboles les plus sacrés s’effondrer, un certain 11 avril parce qu’un fanatique, hypnotisé par d’autres fanatiques qui eux-mêmes ont été endoctrinés par d’autres et dont l’étendard porte le nom de l’Islam, a décidé de se faire exploser et emmener avec lui une trentaine de victimes innocentes, et puis ce même gouvernement va convier à un prix qu’il vaut mieux ne pas imaginer un chanteur qui use d’un moyen aussi populaire pour faire le même travail (quoique déguisé) que les « Fabricants de Kamikazes »; on peut dire que la situation n’est pas près de s’apaiser. L’Algérie, après tant d’années de souffrance et de sang à cause d’une religion non seulement extrémiste de nature mais, pis encore, épaissie et augmentée par un autre extrémisme, d’un phénomène politico-idéologique issu d’une religion censée êre opolitique devra logiquement revoir ce qu’elle a bénéficié de cette défiguration de l’islam ou, plutôt, ce qu’elle a perdu à cause d’elle. Le résultat sera exorbitant; mais aura-t-on un jour le courage d’envoyer l’islam roupiller au fond de l’Histoire et de la culture religieuse « traditionnelle » et d’entamer une nouvelle ère; celle de la laïcité? En attendant, les albums de Sami Youcef sont en vente à des centaines d’exemplaires, et les poupées de « Foulla » (une Barbie voilée, made in Saoudia) ont un succès fou en Algérie!!
Sarah Haidar
