Retrouvailles

Comme un météorite, il avait débarqué, au milieu des années soixante-dix, dans la platitude de mon lycée pour le transformer en un lieu de vie et d’irrévérences. Exclu du lycée Taâlibia d’Hussein Dey, pour, m’expliquera- t-il des années plus tard, avoir volé un livre et l’offrir à sa copine, Djamel Benmerad est arrivé à Draâ El Mizan un peu comme une méga-star réduite à des spectacles champêtres. Il avait pourtant bien averti son grand frère qui s’acharnait à lui fabriquer une conduite modèle : Alger, c’est déjà trop petit pour moi, alors ne t’imagine pas que je vais aller m’enterrer dans le pensionnat d’un lycée de village. Il n’y a pourtant aucune prétention dans le propos de Djamel. « Mon rapport à la Kabylie est charnel », me disait-il encore hier. Mais le lycée Ali-Mellah de Draâ El Mizan était trop étroit pour l’ampleur de ses frasques et sa poésie trop provocante pour le voile de pudeur qui enserre son espace vital. Djamel est le poète de la sublime démesure. Sur le passage de ses créations et de sa vie, il pousse tout et tout le monde jusqu’à son dernier retranchement. Rien n’est pour autant excessif dans son verbe. Sans doute parce qu’il n’y a pas d’excès dans la générosité et l’amour, Djamel est souvent allé loin dans la provocation : « J’ai écrit mon poème debout, comme baisent les bêtes », écrit-il dans « Chants d’impatience ». Ecorché vif, il a puisé dans une insondable douleur intérieure pour à la fois semer la joie et sonner la révolte. Dans ses poèmes comme dans sa vie, Djamel a toujours préféré la générosité à la gentillesse, la colère à la nervosité. Poète, il a d’emblée déserté les confortables sentiers de la certitude pour s’en aller, le cœur sur la main et le verbe en bandoulière, à l’assaut du temple, de tous les temples. Jamais du même pas, jamais avec les mêmes mots. Un jour où je l’ai surpris dans une discussion embarrassée avec ma mère, j’ai pensé qu’il s’agissait encore de la difficulté qu’ils ont toujours eu à se faire comprendre, lui avec son kabyle de Oued Amizour teinté d’accent algérois, et elle la montagnarde d’Ath Vughardane qui a rarement quitté le village. Finalement, il s’agissait de tout à fait autre chose. Déroutant comme toujours, il voulait simplement dire à ma mère que je n’étais pas son ami, mais son ! Et il ne trouvera jamais le mot en kabyle.

« Inaâl dine la langue où il n’y a pas le mot « complice », finira- t-il par dire systématiquement pour narguer quelque ami enflammé pour la revendication linguistique. Journaliste, il a toujours cherché les sujets qui fâchent. Les révoltes targuies quand elles étaient encore un gros tabou, les prostituées de Ouargla ou les zodiacs du Polisario, sont autant de sujets que Djamel a traités avec un égal bonheur. Celui du reporter d’instinct et d’homme d’une grande sensibilité. Pendant ses dix ans d’exil bruxellois, il a terriblement manqué à Alger. Il a manqué à ses bars, à ses librairies et ses rédactions. Je l’ai revu avant-hier et je ne suis pas encore revenu du bonheur des retrouvailles. La voix faible, mais le verbe toujours aussi haut, le corps alourdi par l’embonpoint, mais le port toujours altier, Djamel ne nous a pas fait l’affront de changer : il est revenu tel qu’on l’aimait. Dans son sac un recueil Chants d’exil et dans son regard la quête éperdue de ce qui lui a tant manqué : un verre Chez Zidi avec les amis, un pèlerinage à Bgayet et un reportage dans le Sud.

S. L.

Du coq à l’âne : Abdelmalek Cherrad a enfin trouvé un club à la dimension de ses frasques. Au Mouloudia, il va vraiment s’éclater. Avec Belkaid, il constituera un duo de choc en matière d’esclandres. Dommage que Abdouni et Maouche ne soient plus là, à quatre, ils auraient vraiment fait exploser le Mouloudia.

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