Le suicide est une mode tragique, on n’en parle jamais assez. Quand le combat pour la vie est perdu d’avance, les forces destructrices des peuples et des individus se tournent vers l’intérieur : c’est un organigramme qui débouche dans l’une de ces branches vers la mort. En Kabylie, un peu plus que dans d’autres régions d’Algérie, le suicide a pris une proportion alarmante : pas une semaine sans un nouveau cas de jeunes (filles et garçons) ou de vieillards : peu importe le moyen (pendaison,produits ingurgités, etc. ) si au bout on a mort d’homme et la liste macabre ne fait que s’allonger. Parmi les causes, on peut citer :
Les mutations sociales Ce phénomène récent a pris ses racines dans l’évolution socioculturelle d’une société traditionnelle confrontée au mode de vie capitaliste qui détruit les solidarités d’antan. Ce mode de vie s’est imposé à nous par la force de l’histoire. Certains intellectuels ont enraciné les valeurs de progrès dans les têtes de jeunes pour qu’ils soient mieux armés face à la dérive intégriste : entreprise réussie. Hélas, juste après, ces élites sont devenues silencieuses et n’accompagnent plus le peuple dans sa recherche du juste milieu entre tradition et modernité. De par sa spécificité politique, notre région n’a pas drainé de grands projets créateurs d’emploi : quelques usines qui survivent, des services et des privés qui « exploitent » tant bien que mal la force de travail locale. L’agriculture de montagne qui absorbait le chômage est devenue non rentable. Ainsi, des milliers d’hommes fiers dans leurs chaumières sont jetés avec armes et bagages dans les villes à la recherche d’une vie meilleure. Ainsi est née la légende du montagnard errant à la recherche d’un emploi et d’un logement. Repoussé, rabaissé par l’Etat, par ses frères, traité comme un malfrat, il est devenu le souffre-douleur de tout un chacun à qui sa ville natale n’a pas souri. Et pourtant, derrière toute les bannières passées ou présentes, nous avons marché et marchons encore aux premiers rangs vers les tranchées. Relégués au statut de renégats, évacués de la face de l’histoire après la fin des joutes, nous demeurons suspects et indignes de jouir des fruits de la victoire. Mais alors, quel étendard avons-nous hissé dans nos cœurs naïfs qui fait trembler tout ce beau monde ?Les questions existentielles Quand les nourritures terrestres sont prohibées, la table céleste est toujours bien garnie. Si l’on peut trouver des raisons d’espérer dans les religions, il ne faut pas hésiter à aller à la rencontre de Dieu : devenir moine, derviche, imam ou nonne. On peut aussi prévoir des lieux de retraite pour l’étude de notre culture. Mais il faut toujours garder un brin de doute dans l’ardeur de la foi. Car si une divinité existe : que fait-elle face au désordre du monde ? Si elle nous a jetés sur une petite boule verte au milieu de nulle part alors toute l’existence n’est qu’un crime par ennui. La pensée débouche sur le néant, nous tombons de vertige sans aucun secours. Comprendre la mort comme une étape dans le parcours d’une vie. Deux forces majeures animent l’humanité : l’instinct de survie et la sexualité. L’une imbriquée dans l’autre, l’explique et la justifie. Les hommes naissent, grandissent, transmettent la vie et meurent. Dans la descendance, il y a survivance des géniteurs. La mort étant inéluctable, il faut essayer d’éloigner au maximum le moment fatidique. A un jugement qu’il s’impose que la société a prononcé et qu’il se voit contraint d’exécuter, le suicidé doit continuer à vivre dans l’espoir, qu’un jour, tout ça peut changer. Selon le philosophe roumain, E. Gloran que si nous continuons à vivre après un échec, c’est un peu grâce à deux astres scintillants : le soleil et l’espoir. Les raisons politiquesLes événements du Printemps noir qui ont ébranlé les fondements de l’Etat et de la société dans cette contrée ont été heureusement dépassés aujourd’hui. Le prétexte linguistique et identitaire qui fondait l’action des pyromanes sont pris en charge par les institutions de l’Etat. Ceux qui sèment le trouble ont souvent une plume dans la main droite et une valise dans la main gauche, comme on les a vus durant la décennie rouge. Alors qu’ils cessent de nous marteler des mots d’ordre ! La langue a besoin de cerveaux généreux car le temps des combats de rue est révolu. Le désordre économiqueLe chômage, la cherté de la vie sont venus à bout des parents qui ne peuvent plus offrir le minimum vital à leur progéniture. Quand on perd son travail sans aucune rente sauf peut-être la pension de retraite des vieux, il nous reste que les emplois précaires (AIJ) que les mairies tentent de sauvegarder. Un salaire de misère, qui est perçu suivant les aléas budgétaires n’est pas du tout rassurant, ce qui pousse certains à commettre des actes répréhensibles (vols, meurtres, etc. ) ou à mettre fin à une vie indigne. La crise économique entre autres a produit des malades mentaux qui n’ont pas les moyens de se soigner et sont jetés dans la rue : lieu impitoyable qui aggrave l’état de santé des gens qui sous d’autres cieux, seraient sûrement récupérés. Quand on sait le nombre d’asiles que compte notre pays, on ne peut qu’être désespérés de cette situation.
Les questions sentimentalesPour les jeunes gens, la vie devient inutile suite à un échec sentimental ou dans les études : pour eux, la vie se résume en Q et QI : le cœur et l’avenir. Les adolescents aiment rencontrer l’âme sœur ou avoir une aventure sans passer par le carcan traditionnel, et là se rencontrent tous les problèmes. L’éducation sentimentale étant inexistante, on s’informe comme on peut via le tube cathodique ou les revues « Peoples ». Mais cette information est souvent erronée, la réalité est déformée. L’homme et la femme ne vivent jamais comme dans les feuilletons à l’eau de rose. Ni le micrososme parisien ni d’ailleurs les rues parfumées d’Alger le jeudi matin, ne définissent la normale. Comme en Occident, chez nous au lieu de l’argent, ce sont les traditions socio-religieuses qui gâchent tout, y compris l’amour. Aussi, la légende des artistes suffoquant sous le poids de la passion n’est qu’artifice commercial. S’aimer est très simple quand on voit son cœur vivre une dramatique et quand on a les yeux obnubilés par l’amour numérique. Il faut surtout savoir qu’une libido qui languit est un lest qui conduit l’âme vers les abîmes. De grâce, restons Algériens : authentiques au fond et modernes dans les formes. Comme elle sait bien le demeurer notre société depuis la nuit des temps, notre seul souci est d’être nous-mêmes, libres et heureux !
L’alcool et les droguesPhénomènes modernes, la drogue et l’alcool ont fait irruption dans notre espace social sans qu’on y prenne garde. Eux aussi ont une grande part de responsabilité dans le drame que nous vivons. Car la drogue et l’alcool sont les antidotes d’un social abrupt. Un échappatoire instantané mais qui demande à être renouvelé d’où alors pouvait provenir l’argent ? Cette fuite virtuelle, fermeture des yeux et du cœur ouverture vers l’amertume, la désolation et l’échec consommé sans le fruit noble de la création intellectuelle, n’est que dissipation d’énergie. Le drogué est quelqu’un qui a perdu la bataille sans engager le combat. Le commerce du cauchemar doit être éradiqué du vendeur à la sauvette aux gros caïds de la contrebande. Toute cette fripouille profite d’un Etat qui n’assiste pas une jeunesse en danger. Les paradis artificiels ne prennent racine que là où l’enfer réel illumine des terres misérables. Sachons rester des morts en sursis, quand vivre devient ennuyeux et mourir faisant trop de peines. Vivons pour ceux que l’on aime et contre ceux qui nous haïssent et qui jouiront encore dans la vie car comme disait si bien Napoléon : « Il n’y a pas de situation désespérée ; il y a seulement des hommes et des femmes qui désespèrent devant une situation donnée ».
Arab Youcef
