« L’artiste doit bousculer les mentalités »

La Dépêche de Kabylie : Vous ne sembliez pas intéressé par l’installation de l’APW

Bachir Derrais : De toute façon, on ne peut changer les choses que par la culture, comme cela se passe dans le monde entier. Les sociétés civilisées, les pays très développés investissent dans la culture…

Mais cela passe par le politique

Oui, mais malheureusement la politique a toujours écrasé la culture. Je suis choqué de voir à quel point les hommes politiques connaissent très mal la culture de leur pays. J’ai été choqué aussi de constater que nos élus généralement ne lisent pas, ne connaissent pas les écrivains de leur pays, ne regardent pas les films de leurs cinéastes… On ne peut pas faire avancer le pays, si l’on n’investit pas dans le domaine culturel…

L’intellectuel algérien n’a-t-il pas une part de responsabilité ?

Bien sûr que l’intellectuel algérien a une part de responsabilité. Malheureusement les intellectuels qui avaient la chance de diriger les affaires culturelles de ce pays, à part quelques personnes, ont toujours pensé à leurs intérêts personnels. Si je suis venu à Bouira, c’est pour répondre à l’invitation du directeur de la culture chez lequel j’ai senti, un intérêt pour la culture et une bonne volonté. Il est très pragmatique c’est un homme de terrain. Il a un certain militantisme que je ne retrouve pas chez les autres.

Un homme de culture s’il n’a pas de convictions ne peut rien faire. La culture c’est du militantisme. Surtout dans les pays comme le nôtre exposé à tous les dangers : islamisme, intégrisme, fanatisme, terrorisme. J’estime que faire de la culture est un acte de résistance. Les choses ne sont pas dans l’état où elle devraient être : le cinéma est dans un état déplorable, le théâtre de même, les infrastructure sont fermées. Aujourd’hui, accepter un poste de directeur de la culture n’est pas une partie de plaisir pour quelqu’un qui a conscience de sa mission.

Rien n’est encore perdu ?

Il faut faire l’état des lieux, faire une étude sur tout ce qui ne va pas. Beaucoup de gens qui ont du talent sont marginalisées à gauche à droite. Ces gens-là, il faut les trouver, il faut leur donner les moyens pour travailler. Il y a beaucoup de potentialités qui restent dans l’anonymat. Il faut faire de la vraie culture pas du folklore, du consommable. Il faut quelque chose qui dure, se fixer dans la littérature, dans la poésie, dans le cinéma, dans la musique. Le folklore est un consommable qu’on oublie vite et qui absorbe des sommes faramineuses. C’est bien d’en faire de temps en temps. La vraie culture c’est ce qui reste, ce qu’on laisse aux générations futures. On a passé vingt ans de violence et de terrorisme, on peut mettre le marasme sur le compte de ces vingt années.

Mais maintenant, il n’y a plus d’excuse. Le pays est riche, on a plus de soixante-dix pour cent de jeunes, l’Algérie n’est plus un pays endetté. Il n’y a donc aucune excuse pour que la culture soit en retard. Il faut que l’Etat dégage de l’argent. La culture est un art qui consomme de l’argent. Aujourd’hui la jeunesse algérienne a besoin d’ouverture d’esprit. . L’absence de culture ouvre les voies à l’islamisme. Le jeune ira se réfugier dans les mosquées et derrière ces charlatans responsables de la mort de près de deux cent mille Algériens.

Mais, il s’agit là de choix idéologiques…

Les hommes de culture ont toujours fait de la provocation. On est là pour bousculer le choix idéologique. On s’en f… des choix d’un Etat. L’artiste est un rebelle, il doit bousculer les mentalités… Moi, je ne reconnais pas les choix. Si le choix existe et est islamiste ou autre chose que moderne il faut le casser. Un homme de culture n’est pas dangereux. Il n’est, peut-être, dangereux que pour les hommes politiques opportunistes.

Entretien réalisé par T. Oud Amar