Mésalliance à trois

Par Anouar Rouchi

Abdelaziz, Ahmed et Boudjerra sont trois chefs politiques que rien ne prédestinait à s’allier, tant ils ne partagent rien. Rien, peut-être pas… Ils ont en commun l’amour du pouvoir et, sans doute, la phobie d’une opposition franche et assumée. Abdelaziz est un peu nationaliste et un peu islamiste. Il aime le président Bouteflika comme le boa aime sa proie : il l’étreint à l’étouffer. Boudjerra est très islamiste et un peu contorsionniste. Il aime le président Bouteflika comme on aime le bon pain : il voit en lui un inépuisable garde-manger. Ahmed est incontestablement moderniste, mais il est surtout « gouverniste ». Il n’aime pas particulièrement le président Bouteflika mais semble, jusqu’à l’heure actuelle, respecter son serment de fidélité. A défaut d’avoir le Président à soi tout seul, les trois hommes ont donc décidé de se le partager. Pour cela, une alliance était nécessaire. Depuis le dernier remaniement partiel du gouvernement, l’approche d’échéances électorales aidant, il devient plus aisé de réunir le sommet de l’UMA que le sommet de l’Alliance. Abdelaziz n’a pas avalé son éviction de la tête de la diplomatie nationale. Aussi, s’applique-t-il à détruire systématiquement les acquis enregistrés en la matière, à commencer par le projet de traité d’amitié franco-algérien. Il faut dire que Abdelaziz a un peu raison. Ce n’est pas très élégant de remercier ainsi quelqu’un qui a accepté toutes les humiliations. Pour faire plaisir au Président, Abdelaziz a accepté de s’exprimer publiquement dans la langue de Molière, de siéger – incommensurable sacrifice ! – au Sommet de la francophonie et, pire, de partager le même air empesté de tabac avec Khalida Toumi. Face à ce que Abdelaziz considère comme une déchéance, le bouc émissaire est tout indiqué. Ahmed est accusé sans ambages de vouloir affaiblir le parti de Abdelaziz et les menaces fusent…Boudjerra, lui, connaît un sort sensiblement différent. Sa persévérance, pour ne pas dire le harcèlement dont il a fait preuve le long des dernières années, ont fini par payer. Il le tient enfin, son ministère ! Sans portefeuille certes, mais ministère quand même ! Lui, ce n’est pas Ahmed qui l’inquiète. Ce sont ses propres ouailles qui ont failli lui gâcher la fête. Face à ces agitations de palais, Ahmed reste imperturbable. Pendant que ses lieutenants sillonnent le pays pour redonner un minimum de texture à son parti, lui s’est recyclé dans les détergents et les cosmétiques. Il a fait aménager une grande toilette au rez-de-chaussée du palais du gouvernement et tout le personnel est sommé d’y transiter avant de rejoindre les bureaux. Un huissier s’est installé à la porte et contrôle minutieusement l’état de propreté des mains de tout un chacun. Ahmed est très pragmatique. Il considère qu’on peut impunément puer des pieds à condition d’avoir les mains propres. Non ! Décidément, les trois hommes sont différents. Observez donc leur sourire. Abdelaziz, dont les seuls référents sont l’au-delà et le sang des martyrs, s’interdit le sourire. Boudjerra a un sourire carnassier qui rappelle celui du loup déguisé en grand-mère. Le sourire d’Ouyahia est aussi permanent qu’énigmatique, un peu comme celui, célèbre, de La Jaconde…On comprend alors qu’entre alliance et mésalliance, il n’y a qu’un me (t) s.

A. R.