La conscience harassée d’un jeune Algérien, élevé dans une famille tribale, au cœur d’une Algérie tourmentée par les conflits politiques et culturels, constitue l’essence de ce roman sulfureux de Amine Zaoui.
Festin de mensonges est l’histoire en forme de spirale d’un jeune garçon qui découvre les délices de la vie sexuelle grâce à des dames sexagénaires, dont sa tante Louloua, et qui, bourré de préceptes religieux et traditionnels, entame une quête de tranquillité et de paix intérieure. Le sexe, pour le jeune adolescent, devient donc une voie stellaire vers le Suprême, vers l’Absolu. L’acte d’amour, banni par sa religion et ses traditions, et qui plus est dans son cas est une atteinte à la morale et à l’honneur de sa famille vu son aspect incestueux, acquiert une sainteté et une sacralité célestes.
A côté de cet amas d’interdits, de tabous et de restrictions, le héros de Zaoui assiste à la destitution de son président-symbole, Ahmed Ben Bella, par Houari Boumediène, et fait de cet événement crucial le symbole de l’effondrement d’une époque, d’une belle époque de l’Algérie indépendante.
La trame du roman, parfois lente et dont quelque passages semblent inutiles et souvent nuisant à l’esthétique, n’est au bout du compte qu’une longue suite de délires, de mensonges et d’obsessions. Amine nous l’affirme dès la première page en citant cette vieille maxime arabe: « Les plus beaux poèmes sont mensongers ». Il rejoint donc l’idée sublime de Oscar Wilde sur l’art qui canonise: « Emettre de belles choses fausses. Tel est le but de l’art ».
Le mérite de Festin de mensonges serait certainement celui de continuer et de renforcer le vieux combat de Amine Zaoui contre le tabou, le mensonge collectif et le non-dit hypocrite d’une société qui profite du rigorisme de la religion pour instaurer ses propres préceptes.
Mais force est de constater que le roman, bien qu’étant intéressant sur le plan narratif et culturel, n’a pu surpasser la terrible barrière du conte pour atteindre le niveau d’une esthétique littéraire. En lisant le roman, on a vite l’impression d’écouter un conte dont le narrateur parle comme nous : un langage simple et dépourvu de poésie. On note, avec une certaine déception, que Amine Zaoui écrit comme il parle. Se permet-il parfois quelques accès poétiques qu’il se ressaisît aussitôt et reprend son style presque monotone et basique.
On reprocherait donc à l’auteur d’avoir tissé une histoire aux dépens de l’esthétique, de s’être engouffré dans une narration sobre et « dépoétisée », comme pour ne pas perdre le fil! La nature des protagonistes et des événements imposent d’un point de vue critique un certain déchainement du style, de l’émotion et surtout un bon lot de délires. Ce qui est, sensiblement un manquant au texte.
Cela dit, on ne peut dénier au roman son coté anticonformiste, casse-tabou et rebelle face à une société et un lectorat toujours hostiles à ce genre de littérature dite « obscène ». La forte présence de l’inceste et le bel accouplement entre sexe et spiritualité font que ce texte rejoigne et renforce les rangs de la « littérature libératrice ».
Sarah Haidar
