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Les Don Quichotte de Bengazi

Depuis quelques semaines un mouvement de protestation et de colère a vue le jour dans les mosquées, les milieux universitaires et les cercles culturels et intellectuels de Bengazi en Libye. Les imams dans leurs prêches de vendredi et les intellectuels dans une lettre ouverte au procureur général Mohamed Mesrati, ont demandé l’interdiction et le retrait de la vente, d’un roman portant le titre La Faim a d’autres visages de Wafa Al Bouissi.

Le roman relate l’historie d’une adolescente libyenne recueillie par son oncle égyptien à Alexandrie à la suite de la rupture des relations entre l’Egypte et la Libye et la fermeture des frontières entre les deux pays en 1978. Subissant des mauvais traitements par l’épouse de son oncle, l’adolescente se retrouve dans la rue vivant sous l’emprise de la faim et l’insécurité. Sa vie se transforme en un ensemble de réflexes de survie et la recherche d’une liberté porteuse de beaucoup d’inconnus.

Ayant faim, elle a trouvé refuge dans une église, la mosquée étant fermée en dehors des heures de la prière. Elle constate que dans l’église, personne ne lui demande rien. Mieux encore, elle observe une certaine égalité de traitement et de comportement entre l’homme et la femme et entre les paroissiens et les étrangers.

L’adolescente s’est défaite peu à peu des contraintes de sa famille, de ses traditions et de sa société pour plonger dans une vie de liberté y compris la liberté sexuelle en se laissant vivre au gré des rencontres. Elle plonge aussi dans les nuits de joie et des plaisirs de l’Alexandrie des années 80.

Le roman est le récit d’une adolescente perdue et libérée de tous ses tabous et contraintes. Elle regarde le monde à travers une vie de vagabondage et un vide créé en elle par la faim et l’insécurité.

Les deux tiers du roman, sont consacrés à une comparaison parfois tacite et souvent explicite, entre deux modes de vie : celle de la société traditionnelle libyenne et celle d’Alexandrie plus libre et très diversifiée. La comparaison fait appel aux traditions, à la religion, au comportement social des hommes et des femmes et à plusieurs aspects de la vie de deux modes très différentes, sinon contradictoires, de la société de Bengazi et d’Alexandrie.

L’écrivain, Wafa Al Bouissi est une jeune femme libyenne de 34 ans issue d’une famille de Bengazi.. Elle est musulmane pratiquante et voilée. Elle est depuis 1998, avocate spécialisée en droit pénal et inscrite au barreau de Bengazi..

L’éditeur est la revue Al Mouatamar éditée elle-même par le Centre du livre vert de Bengazi.

Il ne s’agit donc pas du roman d’une femme libertine ou provocatrice. Il ne s’agit pas non plus du roman d’une femme non musulmane ou athée qui aurait voulu « abaisser » l’Islam.

Il ne s’agit pas d’un roman d’opposition puisqu’il a été publié par le socle de l’idéologie dominante du pouvoir politique en place : le Centre du livre vert. Il ne s’agit pas non plus d’un roman glorifiant le régime politique en place et son livre vert, puisqu’il dresse une série de critiques visant le modèle social libyen. D’ailleurs, les autres essais de l’écrivain publiés en Libye, n’épargnent pas les gouvernants libyens d’une critique parfois assez pertinente. Alors pourquoi ces meutes composées d’un mélange étrange d’opposants islamistes, royalistes et autres tendances au pouvoir politique en place en Libye, de membres des comités révolutionnaires au pouvoir en Libye, de responsables politiques locaux et de plusieurs activistes accusant l’écrivain de blasphème et crimes contre la société et les traditions libyennes ?

Deux explications peuvent apporter une réponse à cette question :

La première explication trouve ses origines dans les années 1973-1977 à Bengazi lorsque le colonel Kadhafi qui préparait à cette époque le lancement de son Livre Vert et sa conception du pouvoir des masses « Jamahirya », a ordonné à ses sympathisants de brûler dans les places publiques tous les livres, instruments de musiques et autres supports culturels qui ne servaient pas conformes à l’idéologie dominante, la sienne donc. Trente ans plus tard, toute une génération née de ce néant intellectuel – ou « ce savoir incendié et brûlé », se réveille sans repères.

C’est cette génération perdue comme l’adolescente du roman de Wafa Al Bouissi, qui constitue cette meute qui veut interdire le roman.

C’est une génération qui veut fuir sa peur et son acte de naissance écrit par les cendres du savoir.

La deuxième explication est la plus grave. La ville de Bengazi – puisque les protestations se sont fait entendre surtout à Bengazi – a abandonné son caractère de ville d’ouverture, de liberté et de croisement de cultures.

Ces meutes réclamant l’interdiction d’un roman qui n’est, en fin de compte, qu’un cri de liberté, ne sont-elles pas des liberticides au moment où leur ville, leur pays et elles-mêmes, ont un besoin vital de liberté.

D.M.

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