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Suite et fin

Patrimoine

L’identité linguistique de la Kabylie:

L’onomastique (3)

Les français ont déjà bouleversé l’ethnonymie, en instaurant, en Kabylie, avec les bureaux arabes, des interprètes qui, souvent ignoraient, la langue kabyle, transcrivant, sur le modèle arabe les noms: ainsi Bni Yenni, au lieu d’Ath Yanni, Beni Betroun, au lieu d’Ath Betroun, Beni Abbas, au lieu d’Ath Abbas, etc.

S’il y a un lieu où la résistance d’une culture à l’assimilation est forte, c’est bien celui de l’onomastique.

Dans l’antiquité déjà on a eu à constater que les noms berbères, qu’il s’agisse de personnes ou de lieux, étaient distingués des noms puniques et romains. Même quand on ne peut pas donner leur sens, on peut encore les distinguer des noms latins ou puniques, par une série de marques que l’on trouve dans les dénominations actuelles. Ainsi, pour ce qui est des noms de personnes, l’emploi du préfixe d’état des noms masculins, l’emploi de la marque du féminin : t-, parfois th, pour transcrire peut-être un t spirant, l’emploi de la marque du féminin pluriel, thi, tu etc.

Pour ce qui est des noms de personnes, on relève l’emploi de modèles récurrents dans l’onomastique berbères, tel l’emploi du modèle : indice de personne + verbe : Ybdd < y-ebded  » il est debout « , Yrn < y-erna  » il a vaincu  » etc. ou encore le modèle emploi verbe + affixe de personne : Yrntn < yerna-ten  » il les a vaincus « , Jugurtha < yugar-ten  » il les a surpassés, il les a terrassés « … C’est là un fait de résistance quand on sait que toute colonisation se fait aussi par l’appropriation des noms. ‘’Tout commence par la nomination, écrit Jean Louis Calvet, dans Linguistique et colonialisme. Le mépris de l’autre se manifeste dès les premiers contacts coloniaux dans l’entreprise taxinomique ». Les Français causeront en Algérie des dégâts, non seulement en transformant la nomenclatures des villes et des villages, mais surtout en établissant un état-civil étranger aux us et coutumes des populations.

L’onomastique berbère

L’onomastique est l’étude des noms propres : on y englobe tous les noms, y compris, à l’époque moderne, les noms d’avions ou de piles. Cependant, on préfère regrouper aujourd’hui les disciplines de l’onomastique en trois groupes :

-La toponymie ou sciences des noms de lieux

-L’ethnonymie ou études des noms d’ethnie

-L’anthroponymie ou études des noms de personnes, de prénoms.

Les français ont déjà bouleversé l’ethnonymie, en instaurant, en Kabylie, avec les bureaux arabes, des interprètes qui, souvent ignoraient, la langue kabyle, transcrivant, sur le modèle arabe les noms : ainsi Bni Yenni, au lieu d’Ath Yanni, Beni Betroun, au lieu d’Ath Betroun, Beni Abbas, au lieu d’Ath Abbas etc. Mais c’est l’état civil qui, en cherchant à individualiser les Algériens, va leur donnant, sur le modèle français, un prénom et un nom.

On sait que les berbères, quand ils transcrivaient leurs noms en arabe, les transcrivent selon le modèle arabes. C’est le cas des écrivains, des juristes qui s’inspirent, en tout, des modèles arabes. Les noms sont alors composés d’un ism, équivalent français du prénom, d’une kunya, composé d’un particule référant à la parenté (Abû ‘’père de » ou Ibn ‘’Fils de »), d’un laqab ou surnom et d’un adjectif de relation, relatif à l’origine géographique ou ethnique du personnage. .

Un exemple est fourni par le grammairien, Abû al H’usayn al Zwawi, né en 1168 mort en 1231, que les ouvrages biographiques décrivent ainsi : Abû al H’usayn Yah’yâ ben Abd al Nûr Zayn al Dîn al Zwawî. Il faut dire que le modèle n’est pas très éloigné du modèle arabe, la différence étant qu’il ne comporte pas de modèle en Abû, et que le dernier terme est toujours un nom de fraction (un fraction de village) et, quand il s’agit de la femme, qui se marie, de nom de sa tribu.

Comme ailleurs, le prénom a pour mission d’identifier un personnage, en le rattachant à un groupe sociale plus large, notamment la famille ou, plus large encore, la tribu. Comme ailleurs encore, le choix d’un prénom dépend également de comportements, de choix que l’on veut faire transparaître à travers des choix esthétiques, moraux ou religieux. Mais ce choix dépende encore de choix spécifiques. Ainsi, dans la tradition kabyle, il est d’usage de donner le nom de l’ancêtre décédé au nouveau-né pour permettre à ce dernier de ‘’vivre une seconde vie ». C’est pourquoi dans la société traditionnelle, on se désigne aussi, non pas par son prénom, mais par le nom de ses ancêtres. Et quand on se désigne par son prénom, on prend toujours soin d’indiquer la filiation qui s’établit à l’ancêtre par la particule n : ainsi Belkacem n Urezki, ou Belkacem d’Arezki, où Arezki est l’ancêtre de Belkacem. Et parfois quand un ancêtre ne suffit, on lance un autre nom : Belkacem n Urezki n Buzid, voir un quatrième nom : Belkacem n Urzeki n Buzid n Smil, etc.

L’existence d’un patronyme dans ce cas-là ne se justifie pas. Il ne pouvait, bien entendu, qu’arranger la colonisation française qui cherchait à individualiser les gens pour mieux les responsabiliser.

On sait que dans la société française, l’établissement des premiers registres s’est également faites à partir d’arbres généalogiques, qui, reproduisaient également les noms des ancêtres : on fait figurer dans les registres, le numéros de chaque arbres généalogiques, l’age de l’individu et le nom patronymique qui lui a été attribué. C’est la même opération qui a été imposée aux Algériens.

L’état-civil et les atteintes faites à l’onomastique kabyle

L’état-civil, tel que voulu par les Français, reproduisait exactement l’état civil français. Comme nous l’avons dit, il s’agit avant tout d’individualiser les personnes pour pouvoir les responsabiliser. On y pensait déjà, en 1863, lors de l’établissement du sénatus consulte, qui créait la propriété privée, mais c’est l’insurrection de 1871 qui va justifier la loi Warnier du 26 juillet 1873, stipulant que chaque titre de propriété contiendra obligatoirement un nom de famille, des prénoms et des surnoms sous lesquels chaque Algérien est déclaré propriétaire. La loi du 23 mars 1882 instaurait l’état civil des musulmans algériens. La loi prévoyait que chaque chef de famille avait latitude de choisir son nom patronymique, mais dans la réalité ce sont les agents recenseurs qui vont imposer les noms.

Les agents recenseurs sont surtout des militaires, des missionnaires et des amateurs de tout genre, c’est-à-dire, sans connaissances linguistiques, beaucoup ne connaissant pas la langue kabyle. Les caïds, à l’autorité desquels on se référait parfois, trouvaient un moyen de se venger de leurs adversaires en les affublant de noms ridicules.

‘’Quant à la collation des noms patronymiques, elle aboutit entre les mains des commissaires facétieux, ou peu au courant des choses indigènes, à des résultats inattendus. L’un d’eux se rendit célèbres, en donnant aux indigènes des noms français d’animaux, beaucoup d’autres, meilleurs arabisants mais tout aussi racistes, multiplièrent les noms d’animaux, les noms injurieux » (Charles-Robert Ageron). Les prénoms, eux, n’ont pas subi de notables transformation, puis qu’ils ont été transcrits sur le modèle français.

On pouvait porter plainte devant les tribunaux mais comme les frais étaient coûteux, on ne pouvait en assumer les frais.

On assistait alors à la résistance, non seulement à l’Etat-civil mais aussi à la colonisation. Dans le rapport Le Moine, du 22 décembre 1898, on lit : ‘’Nous préférons être brûlés avec nos femmes et nos enfants plutôt que devenir français » (cité par Ch-A. Ageron).

En Kabylie, on redouta l’instauration de nouveaux impôts, on se mit à cacher les enfants mâles pour qu’ils ne puissent pas faire le service militaire, on refuse de déclarer les fillettes, pour la raison que l’on fait violences aux familles… Devant la colère des gens, on a dû arrêter l’opération de l’état-civil pour ne la reprendre qu’en 1890.

La transcription des noms, faites en français, mais sans modèle de transcription uniforme, devaient aboutir à un système anarchique, où tous les caractères sont acceptés. Un général, le général Parmentier, engagé lui-même dans l’Etat civil indigène, est indigné par les méthodes employées. Ainsi, il relève au moins trois orthographes de Cheikh : ‘’Cheik, Chaik, Ceikh, Cheikr, Chikh » !

L’indépendance n’a pas réglé cette séquelle du colonialisme. Aujourd’hui, il n’est plus question de se passer de l’Etat-civil, mais les noms algériens, maltraités par les agents de la colonisation et leurs suppôts, notamment en Kabylie, mérite un autre traitement.

Après l’Indépendance, c’est à un autre type de violence que seront confrontés tous ceux qui voudront reprendre lien avec l’héritage berbère : il se verront interdire toute possibilité de choisir les prénoms de leurs enfants !

Puisque désormais, il n’y a plus d’espoir de voir la langue amazighe enseignée ni de voir la culture reconnue, on se réfugie dans ce qu’il y a de plus intime chez l’être : son nom.

Après l’indépendance, l’Etat algérien a reconduit un certains nombres de lois coloniales qui ne remettaient pas en cause la personnalité algérienne. Il faudra cependant exclure l’Etat-civil qui, comme nous l’avons vu, portaient justement atteinte à cette personnalité.

La première loi sur l’arabisation de l’état-civil date du 19 févier 1970, qui devait fournir un lexique ‘’national » des prénoms. Une autre commission a été instauré en 1975, mettant en rapport la commission d’arabisation, le ministère de la Justice et le ministère de l’Intérieur, donnant une allure coercitive à la commission: celle-ci aura la force de la loi, les prénoms, notamment, ne pouvant être choisis que dans le cadre de la commission.

En fait si on vise à corriger les défauts de l’état-civil français, on ne fait que corriger, dans le passage à l’arabisation, les erreurs linguistiques. Et encore on ne signale que les plus évidentes, les errements de l’administration coloniale étaient souvent gardés. L’essentiel est de donner une forme arabe au prénom même quand celui était aberrant !

On a vu ainsi des noms déplaisant reproduits et, pour ce qui de la Kabylie, des noms grossiers reconduits tels quels, le nom étant transcrit uniquement en arabe, mais gardant la même signification qu’en kabyle ! Mais c’est l’établissement de la nomenclature nationale des prénoms qui va susciter le plus d’interrogation.

La ‘’liste nationale » des prénoms algériens

Quelques ordonnances relatives aux prénoms algériens ont été promulguées, mais c’est le décret n°81-26 du 7 mars 1981 qui fixe les modalités de la loi. C’est pourquoi nous avons pensé, pour la documentation du lecteur, de la reproduire.

‘’Article 1- Les assemblées populaires communales sont chargées de dresser les listes de l’ensembles de l’ensemble des prénoms figurant sur les registres d’Etat-civil et de les adresser au ministères de l’intérieur en vue de l’élaboration d’une liste nationale. La liste comporte, enregistrée dans l’ordre alphabétique, tous les prénoms recensés en Algérie.

Article 2- sont transcrits en langue nationale tous les prénoms figurant sur la liste nationale. La transcription, opérée par le ministère de l’intérieur, s’effectue sur la base de la traduction phonétique des prénoms.

Article 3- Il est établit sur la base de la liste nationale, un lexique officiel des prénoms conformes aux dispositions de l’article 64 de l’ordonnance n°75-58 du 26 septembre 1975 et de l’article 28 de l’ordonnance n°70-20 du 19 février 1970.

Article 4- Toute transcription nouvelle d’un prénom sur les registres d’Etat-civil ou toute modification de prénom se fait sur la base du lexique (N. d. r : c’est-à-dire arabe)

Article 5- le lexique officiel des prénoms fait l’objet d’une actualisation tous les trois ans selon des procédures qui seront définie par arrêté conjoint du ministre de l’intérieur et du ministère de la justice. « 

Dans cette loi, il n’est questions que de langue arabe, comme si la langue amazighe, seconde langue de la nation, n’existait pas. A aucun moment il n’est fait allusion à cette langue, à aucun moment il n’est question d’un lexique, comme c’est le cas de l’arabe, auxquels les prénoms pourraient être attachés.

S’il est vrai que certains prénoms kabyles comme Mohand, Djedjiga ou Sekkoura seront repris, c’est surtout parce qu’il figurent dans la nomenclature populaire et sont très utilisées. En fait, ce qui est visée, dans ces lois répressives, c’est l’interdiction de nouveaux noms berbères, en vogue depuis l’indépendance et qui sont devenus des éléments de la résistance culturelle et linguistiques berbères.

Consonance ‘’algérienne » et consonance ‘’berbère »

Des prénoms à consonances orientales ont été depuis de nombreuses années introduites en Algérie. C’est le cas des Souad, Faouzi, Sabah, etc., le plus souvent véhiculés par le cinéma, et depuis, quelques années, par la télévision. On a même vu des noms de prophètes, étrangers, à la nomenclature algérienne, comme c’est le cas pour Chouaïb ou encore Ishaq, firent irruption dans cette nomenclature. En fait, si on se tient à la lettre de la loi, donnée ci-dessus, ces prénoms ne doivent pas être retenue dans la nomenclature officielle, puisqu’ils ne sont pas attestés. Or ces prénom ont non seulement continué à être donné mais ils ont connu aussi de grandes fortunes. Bien mieux, on a vu, surgir des prénoms tels que Ayattolah Khomeyni et Saddam Hussein, qui ne sont pas pourtant des prénoms mais des noms.

En fait, ce que l’on voulait surtout, c’était arrêter la vague de ‘’berbérisme » qui, depuis quelques années était devenu l’une des formes de la résistance culturelle et linguistique amazighe.

Renouvellement de l’onomastique berbère

Le prénom berbère est, comme nous l’avons dit, calqué sur les prénoms arabes. Seuls quelques prénoms berbères authentiques sont demeurés. Depuis les années 1940, beaucoup de militants amazighes ont eu l’idée d’introduire dans la nomenclatures des prénoms de rois et de souverains berbères de l’antiquités, notamment : Massinissa et Jugurtha, héros de l’indépendance nord-africaines. Mais il faudra attendre les premières années de l’indépendance pour voir resurgir, comme un mécanisme de défense, la vieille résistance berbère par le nom.

Puisque désormais, il n’y a plus d’espoir de voir la langue amazighe enseignée ni de voir la culture reconnue, on se réfugie dans ce qu’il y a de plus intime chez l’être : son nom. C’est l’époque héroïque des Jugurtha, des Massinissa, des Syphax, des Koceila, des Kahina et de biens d’autres héros, opposés à la présence romaine ou arabe au Maghreb.

Quand le tour des noms est achevé–en fait en en connaît très peu, mis à part les noms des héros- on se retourne vers les tribus : ainsi Massessyles, Massyles, et surtout le nom éponymes des Berbères, Mazigh, duquel dérive amazighe, ‘’homme libre » et tamazight, ‘’langue berbère ». Certains noms qui ne sont pas berbères, mais parce que liés à l’histoire des Berbères, sont récupérés : c’est le cas de Hannibal, le fameux chef carthaginois qui a été pourtant un adversaire des berbères. Parfois même, on en invente certains. Ainsi, dans la vallée de la Soummam où nous avons eu à enquêter il y a quelques années, nous avons relevé : Tissila, qui est, le nom propre de la sandale en touareg, et même Tifinagh, qui est l’écriture berbère ! En fait, dans tous ces cas, l’essentiel est que le prénom présente une consonance berbère : peu importe la signification, puisque la signification est toujours secondaire. Singulièrement, les prénoms des souverains musulmans ne sont pas pris en considération. Ainsi ni Badis (qui est pourtant un prénom encore employé dans les Aurès) ni Yaghmoracen, ni d’autres souverain, pourtant grand défenseurs du pays berbère, ne sont pas pris en considération. Le fait qu’ils aient vécu dans la période musulmane les disqualifie en quelques sorte. La seule exception semble Ziri, l’ancêtre éponyme des Zirides : peut-être que son nom est surtout liée à sa signification, tiziri, en berbère, signifiant ‘’lune, clair de lune ».

La reine de l’Ahaggar, Tin Hinan, a très tôt fourni des prénoms, même si les gens ne la connaissent que depuis ces dernières années. Signalons que chez les Touaregs, ce prénom, très respecté, est tabou, et c’est au nord où il fleurit le plus !

A partir du système de formation des noms berbères, on va produire quelques nouveaux noms qui ne figurent pas dans la nomenclature. Ainsi, par exemple :

-Tamilla, formé sur le mot ‘’colombe » (de la racine MLL, ‘’être blanc »)

-Ghilas et Aghila, ‘’panthère, guépard » (mais on sait aujourd’hui qu’il existe un sidi Ghilas du côté de Tipaza) etc.

La ‘’liste nationale des prénoms » ne pouvait venir qu’à propos pour freiner cette frénésie de ‘’berbérisme ». Elle le freina mais ne l’arrêta pas. Des procès sont intentés et, après l’ouverture démocratique de l’Algérie, alors que la nomenclature est toujours de rigueur, la Kabylie l’abolit, de facto.

Désormais, quand on ne pouvait plus inscrire un enfant sous un prénom berbère, il suffisait de se rendre en Kabylie pour le faire. La fameuse liste, qui n’est toujours pas abolie, est encore brandie aujourd’hui, pour interdire des prénoms berbères. Le cas le plus connu et qui a été débattu dans la presse est celui d’un père qui a affecté à deux jumeaux, les noms de Gaïa et de Massinissa et qui les a vus refuser par la justice parce qu’ils ne ‘’présentent pas de consonance algérienne » !

S. Aït Larba