La Dépêche de Kabylie

Tension sur la farine

Onze dinars est le prix d’une baguette de pain de 250gs cédée par certains boulangers dans la wilaya de Tizi-Ouzou. Le prix parait surréaliste, mais le consommateur doit débourser 3DA de plus que d’habitude pour acheter sa baguette.

Le ministère du Commerce aura beau à pondre des communiqués et des avis de rappels à l’adresse des transformateurs de la matière première, en l’occurrence la farine panifiable. Cela ne suffit pas à juguler cette nouvelle crise qui s’annonce dure pour les ménages. Comme elle risque aussi d’enfler le taux d’inflation déjà difficilement maîtrisable depuis le début du deuxième semestre de l’année écoulée.

La raréfaction de la farine qui se faisait sentir depuis la première semaine du mois courant, a contraint plusieurs boulangers à limiter leur production journalière. Pour certains d’entre eux, la baisse volontaire de leur production de pain a atteint les 60% voir 80% pour ceux qui exercent en dehors des agglomérations.

Le week-end dernier, un boulanger avoue n’avoir le moindre sac de farine en stock. « J’ai épuisé les 2,5 quintaux qui me restaient cette nuit (jeudi dernier ndlr) C’est à peine 1300 baguettes sorties du four. C’est tellement dérisoire que je n’ai même pas ouvert la boutique. Ce que j’ai produit suffirait juste à fidéliser les clients de mon quartier et approvisionner les restaurants abonnés chez moi, quant à la douzaine de commerçants, je les ai tous laissé au carreau », regrette t-il amèrement.

Mais la tension est devenue insoutenable depuis samedi. Les boulangers qui n’ont pas pu s’approvisionner en farine la semaine dernière ont tous baissé rideaux. Résultats : pain de plus en plus rare et des ouvriers renvoyés au chômage technique. Pire encore, la crise tourne au profit des spéculateurs devenus maîtres de l’offre et de la demande.

Ainsi, pour palier au manque de la farine panifiable dans leurs stocks, certains boulangers font recours à la semoule très fine appelée SSSF qu’ils font mélanger avec l’ingrédient essentiel à la panification. Il faut signaler que cette semoule (SSSF), qu’utilisent les ménagères pour fabriquer le pain maison (galette), est cédée à 1800 dinars le quintal, sortie d’usine.

Traqués jusque dans leur « éthique professionnelle » par cette crise qui refait surface pour la deuxième fois en l’espace d’une décennie -l’Algérie a connu sa dernière crise de farine en 1998-, les artisans boulangers qui arrivent à s’approvisionner en très petites quantités de chez les meuniers, se rabattent sur les grossistes qui la cèdent à 2200 dinars le quintal. Un prix fort élevé pour les boulangers contraints de céder une baguette de pain à 7,50DA au comptoir et à 7 DA pour les commerçants et restaurants qui achètent en grandes quantité.

Tout compte fait, le boulanger se retrouve dépouillé de sa marge bénéficière. Ce qui a contraint, explique un fournisseur de farine et semoule, ceux qui continuent de faire tourner le pétrin, soit à réduire du poids conventionnel de la baguette et fabriquer d’autres sortes de pains qu’ils cèdent entre 10 et 12 DA, soit à revendre carrément la farine en vrac pour les ménagères à 40 DA le kilo. Faut-il pour autant blâmer les boulangers ?

L’Etat fournisseur-régulateur : la cassure

Le communiqué du ministère du Commerce, diffusé avant-hier par l’APS, appelant les opérateurs intervenants dans la fabrication de la farine panifiable à respecter les règles applicables en matière de « loyauté des transactions commerciales, d’étiquetage des produits mis à la consommation et d’affichage des prix pratiqués », sonne comme un aveu d’impuissance face à une crise qui s’annonce accrue pour les jours à venir.

Ayant pris la décision de plafonner le prix de cession de la semoule et de la farine panifiable, via l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC), l’Etat escomptait mettre le holà sur la tension sociale qui couvait depuis le mois de juillet dernier. La protection du pouvoir d’achat des Algériens mis en avant comme argument ne tarda pas à s’essouffler en raison de la demande qui va crescendo et les stocks qui s’épuisent.

Selon une étude de l’organisme Euro développement PME (EDPME), repris hier par le supplément économie du confrère El Watan, « la flambée de plusieurs produits alimentaires a poussé les Algériens à se rabattre sur les produits céréaliers boostant ainsi la demande au grand bonheur des opérateurs de l’industrie de la transformation des céréales. »

Ce constat est d’autant plus vrai que l’ensemble des minoteries de la wilaya de Tizi-Ouzou, -au nombre de 10 grands transformateurs connus sur la place locale-, voient leurs stocks se volatiliser en des temps record.

Sauf que ce constat semble ignorer le très faible approvisionnement de ces minoteries en céréales qu’elles font transformer en semoule ou en farine. L’OAIC chargé par les pouvoirs publics à réguler le marché des céréales fonctionne depuis lors selon une feuille de route des plus drastique.

C’est du moins ce qu’à laisser entendre un meunier de Tizi-Ouzou qui se plaint de la politique de quota qui leur ait imposée. Cet opérateur qui faisait tourner son industrie par 140 tonnes de céréales par jour, s’est vu réduit à un approvisionnement qui ne dépasse pas les 20 tonnes/jour.

Il explique que dans ce cas, son usine ne fait produire que 140 quintaux de produits finis, semoule et farine comprises étant la transformation des céréales font ressortir 70% de produit fini et 30% finissent comme déchets. Un état de fait, regrette t-il, qui menace sérieusement l’industrie meunière étant donné qu’elle est réduite à tourner à son plus bas régime. Ce qui n’est pas sans altérer la comptabilité de ces opérateurs économiques avec comme conséquences néfastes, la mise au chômage forcé de plusieurs dizaines d’ouvriers.

A y voir clair, cet ensemble d’indices qui ne trompent pas pour autant les plus avertis, renvoie systématiquement à la pénurie du pain qui pointe à l’horizon.

M. A. T.

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