Affolant… ! le mot est lancé et ce, sans pour autant verser dans la fatalité. En effet, le phénomène des fugues est en plein extension. Fuir la maison pour autorité paternelle ou bien maltraitance justifie souvent leur acte parfois irréfléchi et sur un coup de colère qui les poussent à se jeter dans la gueule du loup pensant ainsi que c’est le seul moyen et la seule issue pour fuir leur quotidien incertain en cherchant un monde qui est pour eux idyllique mais hélas la réalité est souvent erroné et ils ont vite fait de déchanter.
Ces chérubins et autres adolescents qu’on croise dans la rue la nuit errant tels des nomades à la recherche d’un endroit où passer la nuit sans subir les affres des vautours tournant en rond sont peut-être le fruit d’une fugue. Les multiples raisons qui poussent ces ados à fuir leur domicile sont à la fois multiples et diverses. Dans ce contexte même de leur acte, il est rare que ces enfants expliquent leur geste plein de conséquences.
Lors de notre tournée dans les rues d’Alger, nous avons tenté tant bien que mal de connaître les raisons qui les poussent à tenter une aventure assez dramatique mais ô combien éloquente
Dans les prémices de la nuit, des ombres apparaissent tels des vampires qui craignent la lumière du jour. Parmis elles, on peut distinguer des silhouettes féminines. A notre approche la méfiance a vite pris le dessus mais un garçon tente de les rassurer en leur indiquant « el sahafa », se sont des amis. A notre question de connaître les raisons de leur présence dans la rue, les réponses étaient hésitantes mais pertinentes. Un jeune nous confie « vous savez, cette fille a fui la maison il y a cinq mois, elle est de Guelma, elle a été promise à un homme de 30 ans son aîné sans son consentement et ils lui ont interdit d’aller à l’école, alors un jour elle s’est enfuie de la maison après avoir volé une somme d’argent. A son arrivée à Alger elle a été maltraitée mais aujourd’hui, elle est en sécurité parmi nous ». Cette fille qui ne voulait pas révéler son âge paraît si fragile avec un visage si innocent et un cœur plein de secrets. Elle prononce enfin un mot: « Je n’ai pas de regrets. » Une autre fille déclare qu’elle a fui la maison à cause de son oncle qui la maltraite et sa tante qui la considérait comme une esclave. Cette Cosette des temps modernes semble noyé dans ses pensés à notre question de savoir la vie qu’elle mène ici entre drogue, vol, précarité et mal-vivre. Nous quittons les lieux avec une pensée particulière à cette adolescente qui n’arrivait pas à répondre à notre question, peut être un souvenir cruel et dramatique, la question demeure entière. Sur le front de mer un enfant attire notre attention. Nous l’appellerons Amine pour garder son anonymat, on ne sait jamais, il nous raconte « moi j’ai fuis la maison à cause de ma belle-mère elle me frappait ainsi que ses enfants et m’accusai de tous les maux regardez ces traces sur mon bras, se sont des brûlures de cigarettes causées par mes demi-frères. Un jour, ils m’ont accusé d’avoir volé de l’argent alors mon père a menacé de me tuer si jamais je ne restituais pas l’argent. C’était un coup monté par ma belle- mère pour se débarrasser de moi. J’ai passé la nuit dehors et le lendemain j’ai profité de l’absence de mon père et de mes beaux-frères pour récupérer quelques affaires ainsi que l’argents pour fuir et prendre le train vers Constantine puit Alger où quelqu’un m’a promis un travail. Une fois, ici, j’ai découvert que ce job consistait à voler des portables et autres objets de valeur pour mon patron. »
Ces enfants qui fuguent de leur domicile pour de multiples raisons, tombent souvent de haut en affrontant la réalité et la loi de la rue qui n’est pas clémente et ne pardonne pas en subissant des actes de violence. Ainsi ces enfants portent des séquelles visibles sur les différentes parties de leur corps et qui témoignent bien de leur vécu.
Certaines filles, les plus chanceuses trouvent un travail un peu digne où elles sont employées comme serveuses dans des restaurants et d’autres comme Nounou par des familles en leur offrant le logis et la nourriture comme en témoigne Yacine « j’avais une amie qui a été prise en charge par une femme en échange de s’occuper de la maison car la femme était malade, elle nous rend visite parfois en nous apportant à manger. »
Ces derniers temps, on assiste à des fugues collectives où plusieurs personnes ont fugué de la maison en quittant parents et école comme nous le dit N. Rachida psychologue: « J’ai reçu plusieurs qui ont fui la maison suite à la persécution de leur entourage, c’est dû généralement à l’ignorance des parents ».
Les faits se passent souvent dans les localités intérieures du pays où les femmes sont maltraitées et subissent souvent les affres de la société, car ce sont les plus touchées par les fugues mais une fois dans les grandes villes, elles sont livrées à elles-mêmes et sont souvent les proies idéales pour brigands et autres trafiquants de drogue qui les manipulent à leur guise.
Aussi les familles des fugueuses regrettent souvent leurs actes en leur promettant de ne pas les frapper si elles se décident de revenir à la maison, ça arrive souvent comme dans l’émission. « Et Tout est possible ou des déclarations de fugue sont très fréquentes. «
Intervenant sur ce sujet, un officier de police nous annonce « on enregistre plusieurs fugues par an, je n’ai pas le chiffre exacte sur le territoire national mais les familles viennent souvent pour nous annoncer la disparition de leur enfant, même si ce n’est pas notre rôle mais on cherche toujours à connaître les causes exactes qui ont poussé ces enfants à fuir le domicile familiale, mais on se heurte souvent à un silence qui ne nous aide pas dans nos recherches, et il arrive souvent que les fugueurs contactent leur familles pour leur expliquer les raison de leur acte. »
Ainsi et lors de notre virée et en se reférant aux différents témoignages que nous avons pu recueillir que l’entourage familial revient souvent comme cause principale de ces fugues où les mentalités ayant peu évolué, en se tournant toujours vers les traditions en ces temps modernes où nos ados évoluent avec une mentalité quasi-differente. » Le désir d’émancipation s’avère aussi être un facteur essentiel de ces fugues ainsi que les mariages forcés, l’ignorance et l’analphabétisme régnant dans les zones rurales qui poussent souvent à la fuite vers les grandes villes en suivant les échos et les rumeur qu’ici ils trouverons un monde bien meilleurs,alors ils préfèrent subir une vie précaire et incertaine que de vivre dans des hameaux lointains et coupés du monde.
En Algérie comme dans les pays développés, ce phénomène nécessite et produit un débat très vif où des émissions et des annonces sont consacrées à ce problème qui divise les familles et met en émoie les âmes les plus sensibles, alors la société se réveille médusée que cela ne puisse arriver qu’aux autres, mais hélas, la réalité nous renseigne bien sur l’étendue de ce phénomène qui ne cesse de s’accentuer et qui demeure tabou au sein de la société algérienne et ce, en l’absence de réelles campagnes de sensibilisations incitant les familles à protéger leurs enfants et à les écouter et ce, en l’absence de dialogue au sein des cellules familiales ainsi qu’un accompagnement assez restreint.
Merbouti Hacène
