Même si Ammi Mouh avait quitté son ancienne échoppe située au quartier dit l’Abattoir pour exercer son métier dans un atelier en dur, ses outils de travail sont toujours les mêmes : la forge, l’enclume, le marteau et quelques outils rudimentaires qu’il a sans doute hérités de ses ancêtres. Car Ammi Mouh Avoughardinan, originaire d’Assi Youcef a appris ce métier de son père, puis l’a exercé à Bouira comme apprenti chez un parent. Après lui avoir décliné notre identité, le seul forgeron qui exerce toujours à Draâ El Mizan se confie à nous : « Cela fait maintenant trente-huit ans et peut-être même quarante depuis que j’ai commencé pour la première fois à sentir l’odeur de la houille ». Interrogé sur le nombre de forgerons en exercice dans cette ville, notre interlocuteur qui continuait toujours à taper fort sur une hache à peine ressortie des braises, ajoute : « A la fin des années 60, nous étions trois à Draâ El Mizan. Il y avait l’un au centre-ville, l’autre à la place du marché et moi-même, ici, juste en face. Je me souviens qu’à Bouira, ils étaient vingt-quatre, il n’en reste que trois ». Ammi Moh ne perd pas son temps. Il parle des problèmes rencontrés dans l’exercice de sa fonction, mais il ne pose pas son marteau. « C’est un métier en voie de disparition. Allez-y convaincre nos jeunes d’apprendre ce métier. Pour eux, c’est une fonction dévalorisante. Pourtant, c’est un art », enchaîna-t-il, avant d’exposer un grand problème : « Nous rencontrons d’innombrables entraves. Il y a d’abord le prix du charbon. Un quintal de charbon coûte jusqu’à dix mille dinars. Nous recourons au bois sec. Et puis, notre métier n’est pas considéré comme de l’artisanat. Nous payons des impôts comme des commerçants, je verse aussi les cotisations à la Casnos. Nous demandons à ce que ce métier soit considéré comme une activité artisanale à l’instar des autres activités, telle la poterie ». Certes, depuis quelques années, les gens préfèrent beaucoup plus les objets sidérurgiques, mais les outils fabriqués par le forgeron restent irremplaçables. Nous avons interrogé Ammi Mouh s’il allait mettre la clé sous le paillasson, il nous répondit qu’il continuerait à battre le fer jusqu’à la fin de ses jours. « Je ne peux rester une minute sans regarder le bois qui brûle dans la forge et sans assister au morceau de fer qui devient tout rouge. C’est ma passion », insista-t-il. Même si l’activité à quelque peu diminué, Ammi Mouh dit qu’il gagne dignement sa vie tout en espérant que des apprentis le sollicitent pour prendre en main ce métier. Pour lui, l’activité s’intensifie, notamment durant la période de l’Aïd El Kébir et de la saison oléicole.
Avant de quitter cette échoppe, Ammi Mouh nous a convaincus quand même d’acheter un objet qu’il a façonné lui-même. Le métier de forgeron s’éteint peu à peu, son intégration dans la formation professionnelle doit être prise en charge. Un métier à sauvegarder.
Amar Ouramdane
