“Timechret”… Il y a 20 ans !

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L’organisation de timechret ou “lewziaa” comme on l’appelle bien ici, a été une occasion pour rassembler les familles dans un même lieu autour d’un même idéal. Le village Tikiouecht est situé sur les hauteurs de Ouadhias village, à quelque 5 km du chef-lieu de daïra. Il surplombe admirablement les basses plaines d’Iwadhiyen. Nous sommes donc mercredi. Il faisait un temps superbe, quand à 10h nous avions pris place dans le véhicule de Dda Ali, très connu à Ouadhias, pour ses initiatives caritatives. Aux côtés de nos deux accompagnateurs, nous entamons le chemin vers le village Tikiouecht où se déroulait Timichret.

Genèse d’une tradition…

Les chemins sont escarpés, la montée est difficile toute la route est délabrée, cependant les pittoresques tableaux des hauteurs des Ouadhias jumelés aux sublimes monts du Djurdjura qui veillent fièrement sur cette partie de la ville nous font oublier les tracas de la route. Pour arriver à Tikiouecht, il nous a fallu prendre le raccourci d’Aït Abdelkrim en passant par les localités d’Aït Berdjel, Aït Hellal, des villages qui ont bien évidemment leurs part du lot quotidien constitué de misère et des mauvaises conditions de vie. Dda Ali, notre guide ne cessera pas de nous orienter mais surtout nous enrichir de nouvelles connaissances sur une région qu’on croyait connaître, si bien ! “Notre village est peuplé actuellement d’à peine une trentaine de familles, les dures conditions de vie ont ramené la population vers la ville ; à travers le recensement fait à l’occasion de cette initiative, on a retenu plus de 600 personnes. Nous sommes peut-être le villages le moins peuplé de ceux de Ouadhias. Toutefois la population a toujours manifesté sa présence dans les moments difficiles qu’a traversés la commune”, dira M. Ouerdane. Dda l’Hocine, un vieux du village faisant office de coordinateur des bonnes volontés et servant de sage guide abondera dans le même sens en disant : “Notre village a été évacué en 1958, vers deux lieux durant la révolution”. Pour revenir à l’initiative d’organiser une timechret, Ali Ouerdane nous fera savoir que tout est parti d’une discussion entre les sages du village. “L’idée a germé en réponse à un besoin de se retrouver entre villageois, nous nous sommes dit que la plupart des villages organisent annuellement des offrandes, pourquoi pas alors Tikiouecht, en plus l’année démarre plutôt bien pour la commune, autant chasser les vieux démons en sacrifiant deux bêtes. Je constate aussi amèrement que certains d’entre nous ne se retrouvent que rarement. Timechret réunit les gens. C’est une tradition ancestrale qu’il faut à tout prix ressusciter”, dira encore note interlocuteur. Arrivées au village Tikiouecht, nous avons pu constater l’élan de joie qui s’est emparé ces villageois. Sur une esplanade aménagé pour l’occasion, tous les présents ont trouvé quoi faire, la préparation battait son plein. “Après le recensement du nombre des familles nous avons fixé la part par personne aux environs de 500 g de viande. Sur cette base nous avons convenu de contribuer à raison de 200 DA chacun avec le principe que les nécessiteux, ceux qui ne peuvent pas payer cette somme ne doivent pas le faire. C’est ainsi que pas moins de 110 parts seront préparées, et tout le monde sera satisfait”, indique Ali Ouerdane. Il faut dire que la veille tradition kabyle consistant en l’organisation de “lewziaa” qui semble disparaître de nos jours, véhicule une formidable symbolique en ce sens qu’elle constitue un signe de solidarité collective, la preuve d’une dynamique et d’une société en mouvement mais qui refuse de se déraciner vis-à-vis de ses traditions et coutumes. C’est justement dans cet esprit que l’initiative est fortement louable. Les jeunes ne sont bien évidemment pas en reste puisque leur implication effective est salutaire pour la réussite de “lewziaa”. Ainsi Karim, Sofiane et les autres ont tous mis leur grain de sel. Interrogé par un vieux du village, Sofiane déclare mettre, pour la première fois, ses pieds à Tikiouecht, son village. “C’est là où réside l’importance d’une telle action : le retour aux sources, des familles entières font leur come-back à l’occasion”, fait remarquer Dda Ali. L’appel des villageois de Tikiouecht a trouvé un écho favorable également chez les autorités locales qui ont marqué leur présence. Il y avait le secrétaire général de la daïra, les autorités militaires de la localité, le 1er adjoint maire de Tizi n’Tleta, l’occasion pour faire sortir le village de l’anonymat. Il faut dire que les ruelles de Tikiouecht respirent l’originalité. Une virée dans les profondeurs de ce village nous fait découvrir la splendeur du savoir-vivre kabyle, au milieu du silence ayant dominé. La voie rauque de Dda Ali, notre guide, nous renvoie aux années fastes quand ces ruelles étaient animées par le bruit des habitants, “la plupart des habitations sont étrangement vides, c’est dû essentiellement aux mauvaises conditions de vie. L’Etat n’a rien fait jusque-là pour ce village”. Et d’ajouter : “Nos enfants sont contraints de parcourir plus de deux kilomètres à pied pour rejoindre l’école primaire.

Solidarité et convivialité

Tikiouecht a été de tout temps négligé. Fort heureusement l’esprit de solidarité qui caractérise les villageois a permis une autre prise en charge salutaire”, indique encore notre interlocuteur. Cependant, l’intronisation de Smaïl Ouerd, au pouvoir local comme premier adjoint maire est vue d’un bon œil. M. Ouerd originaire de Tikiouecht compte bien réhabiliter cette partie importante des Ouadhias constituée de plusieurs villages. “Il faut partir dans une démarche globale qui implique une répartition équitable du programme de développement entre les villages”, indiquera

M. Ouerd. Les villageois de Tikiouecht ont donc marqué des points car au delà de la viande bovine que se sont partagé les citoyens, il y avait un climat de fraternité, le plaisir de se retrouver, une symbiose qui rappelle les présents des jours d’antan. En fin de journée, les citoyens ont prié pour le bien de la région. Comme de coutume, les malades, les immigrés n’ont pas été oubliés, la Dépêche de Kabylie aussi. “Nous remercions votre journal pour sa présence parmi nous, il contribue à faire sortir notre région de l’anonymat”, conclut Ali Ouerdane. Tout ce beau monde s’est quitté dans l’espoir de se retrouver dans les même circonstances, l’année prochaine, pas dans 20 ans comme ce fut le cas cette fois-ci !

A. Z.

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