Le concert, prévu à 20 heures, ne débutera qu’à 20h45. Qu’importe, « El Ho » et sa troupe sont là pour faire oublier, le temps d’un soir, au public venu nombreux, et majoritairement jeune, les tracas du quotidien, par un concert pour le moins mémorable. Un « chahut » général et un tonnerre d’applaudissements accueillaient chaque entrée d’un musicien du groupe. El Hocine, le dernier à regagner la scène, semble avoir « fondu ». Des signes de fatigue se lisaient sur son visage. Trop de travail peut être. Normal quand on est partagé entre son travail de journaliste, de caricaturiste et de leader de deux groupes de musique. Mais cela ne l’a pas empêché de livrer un concert d’une excellente facture. Thalweg attaque par « Bled Tchina », titre figurant également sur le second album de Cheikh Sidi Bémol. Le public, en transe, participait amplement au spectacle. Impossible de rester insensible aux rythmiques assénées par un Samy Chiboub au top de sa forme. Cadence soutenue par ses compères Mustapha Mataoui aux claviers, le très dynamique Manu Le Houezec, le Breton aux cuivres et autres flûtes et bombarde, Kamel Tenfiche, l’autre percussionniste de la formation, mais aussi un autre guitariste électrique, Abdennour Djemai, Hicham Takaoute, le bassiste et un violoniste et bien sûr El Ho à la guitare. A la fin du morceau, un Salam alikoum fuse de la bouche de Hocine.Place alors à « Amane », titre phare de l’album de Thalweg. Eau en kabyle, ce vocable signifie beurre en Breton. Sur ce titre, les frontières entre la musique kabyle et la musique celtique disparaissant pour donner corps à une fusion parfaite. C’est un pur bonheur cette alchimie entre les deux genres. Les deux musiques portent un intérêt particulier pour l’aspect mélodique, la partie la plus attractive d’un morceau. La preuve, l’on se souvient aisément d’une chanson mélodique que d’une suite d’accords. Le secret de la longévité d’un groupe comme les Rolling Stones est peut-être à voir du côté de la construction de leurs morceaux basés essentiellement sur les lignes mélodiques. « Satisfaction » et « Paint it Black » en sont la parfaite illustration. Le vers caustique et non moins percutant, tissé par El Ho pour aboutir à des chansons où l’humour se taille la part belle, avec des titres, du genre « Les menottes, Siloun El Qellouza », « Ali El Bandi », » Makayan Walou Kima l’Amour « , » Sarqou », y est aussi pour beaucoup dans le succès retentissant des deux formations qu’il dirige. Un succès à qualifier cependant d’authentique, puisque bâti uniquement à coup de « Bouche à oreille », en l’absence de tout autre support. Hocine Boukella peut se targuer d’être l’inventeur d’un genre nouveau appelé « Gourbi Rock ». Musicien aux multiples facettes qu’il est, et éclectique, nourri aux mamelles du Rock, Blues, Country et Jazz, doublé d’une voix rauque et bien virile, chose qui lui permet une interprétation aisée de plusieurs genres. « Chfigh izman asmi nchetah degvardan », entonne le vocaliste de Thalweg dans « Awin Awin ». Le public se laisse aller davantage à la danse et au défoulement. Même les plus réservés sortent de leurs coquilles. Des soirées comme celles-là, ce n’est tous les jours qu’on peut les vivre. Changement de rythme. Le Djurdjura et la Bretagne appellent les monts Chaouias. « Aurès » jette les ponts entre les cultures, musicales du moins. Cela donne un savoureux métissage aux goûts exquis. Le public ne cesse de se délecter. Instant solennel. L’assistance s’assagit, le silence s’installe, quand le groupe attaque « Adezzi Saa ». Un titre très connu de l’illustre Slimane Azem, magnifié par la main de Hocine, qui a fait de l’excellent travail en le remettant au goût du jour, avec des arrangements subtils. Notons que la musique kabyle regorge de ces « perles » musicales qui gagneraient à être dépoussiérées et modernisées. Qui n’a pas vu ses entrailles tressaillir, au moins une fois, en écoutant « Allah Ou Akbar » de feu Matoub Lounés, revisité par notre Idir national, lors d’un concert hommage au chantre de la musique kabyle, au Zénith en 1998 ? Quand Hocine se met à entamer « Aqlagh amin Itchan iffelfel,… « , avec un jeu d’arpèges très mélancolique, les pincements gagnent les coeurs. La finesse des musiciens, les paroles de Slimane Azem sur un air traditionnel nostalgique, en sont entièrement responsables. Certes, il n’y a pas beaucoup d’innovations quant aux airs et mélodies figurant dans le premier album de Thalweg, mais le mérite de la bande à Hoho réside dans le travail de revalorisation des morceaux en les revêtant savamment d’habits modernes aux goûts exquis. Un genre d’initiatives dont la musique kabyle a tellement soif. Le regretté Brahim Izri en a fait de même en 1995, avec ses anciens albums. Autre titre phare, « Thoughach Ou jejig », également interprété par la formation berbéro-celtique à ce concert. C’est une musique qui incite à danser. Un air de fête, enivrant et envoûtant comme dans une zaouïa ou tout simplement une fête de mariage. Le public ne s’est pas fait prier pour en profiter. Vient ensuite le tour d’une douce ballade, une nouvelle création du groupe. Thalweg a fini par céder, sous l’insistance du public, pour interpréter « Makayen walou kima l’Amour ». Il en livrera une version très rock, avec guitare électrique à l’appui, et des solos hautement Jazzy de Manu. « Liyhab idir sport makayen walou khir mel l’amour,… « , conseille Monsieur Boukella ses nombreux fans. L’Allaoui avec son rythme très particulier ne fut pas oublier. Mais quand le Reggae et la musique celtique s’en mêlent, la transe n’est pas très loin. « Zid Chouia », scandait la foule quand le groupe quitte la salle. Le retour se fera sous des airs de l’autre, le Cheikh. On entame alors l’incontournable « Ali El Bandi ». « Snani Gaa Kanou Habsin Kifi Mayakhdmouch Khlass, Trisiti Lgaz meqtouin Twahecht Lqehwa Bel Afras,… « . Tout le monde chante en choeur avec le vocaliste, c’est dire combien est populaire ce titre, qui passe au générique de l’émission radiophonique « Soleil de nuit ». « Walou » est l’histoire d’un type qu’on appelait ainsi car démuni de son état. Une ballade « bluesy » à l’humour très mordant mais ô combien réaliste. Réaliste, l’autre nouvelle chanson, « Saadia », l’est également. D’après les paroles, c’est l’histoire d’une fille qui a atterri, à cause de la bêtise humaine, dans la prostitution. Le concert fut clos avec le passage de Joe, un jeune musicien algérois chantant et jouant le Goumbri tel un pro, et l’interprétation encore une fois de « Thoughach Ou jejig ». Thalweg, une merveille dans un monde d’insipidités musicales…
Elias Ben
