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“Notre militantisme a été trompé par des enjeux de personnes”

La Dépêche de Kabylie : La Kabylie commémore le 28e anniversaire des événements du Printemps berbère de 1980. Quel est votre sentiment ?

Abdenour Abdeslam : Le 20 avril 1980 restera une date hautement symbolique et significative du soulèvement de la Kabylie pour recouvrer sa langue, sa culture et son identité dans un contexte dominé par la nature d’un pouvoir des plus répressifs au monde. L’opinion mondiale, jusque-là trompée et dupée par un discours d’apparence avant-gardiste, découvre une réalité où des droits les plus élémentaires sont réprimés avec une rare violence. La panique qui s’est emparée du pouvoir d’alors a dévoilé son extrême fragilité jusque-là insoupçonnée. La carapace tyrannique s’est alors craquelée. La contestation publique en Algérie est née depuis cette date.

Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui, le Mouvement culturel berbère (MCB) ne suscite plus l’engouement habituel ?

Cela s’explique par un ensemble de raisons. La plus probante, à mon avis, est l’émiettement de la population kabyle provoqué par le relatif pluralisme politique survenu en 1989 qui a vu l’émergence de deux partis politiques dans la région. Cette opportunité a été très mal gérée, voire totalement ratée en raison de notre manque d’expérience dans la pratique de la chose politique. Notez que la Kabylie est restée pendant longtemps sans guide politique. La quasi-totalité de ses cadres ont été assassinés pendant et après l’Indépendance, d’autres ont été emprisonnés ou contraints à l’exil. Note génération est restée alors “orpheline” d’un encadrement politique. Nous n’avons trouvé comme salut que l’apport de Mouloud Mammeri pour notre éveil autour de notre langue et de notre culture. Mais cela était insuffisant tant la formation politique nous faisait défaut. Que voulez-vous : c’est très jeunes que nous nous sommes trouvés face à la lourde charge d’initier un combat. Un vieux proverbe de chez nous dit : “Nekker-ed mazziyit, lechghal n taddart meqwrit”. Ce handicap pèsera lourdement dans nos actions.

Vous pensez que la Kabylie n’avait pas besoin d’une pluralité politique ?

Oui, la Kabylie qui vivait dans une harmonie politique et sociale n’avait pas besoin de deux partis politiques puisque sa population était transcendée par des idées totalement partagées sur l’ensemble des aspects idéologiques qui se pose à une société. Cette prédisposition s’est effritée malheureusement par la précipitation qui a gravement perturbé la région et ça dure encore. J’ai été personnellement membre d’un des deux partis politiques et j’ai mesuré très tôt combien notre générosité de militants a été piégée par notre inexpérience mais aussi et surtout trompée par de terribles enjeux de personnes. J’ai dû quitter alors la structure en 1992 pour me soustraire à ces enjeux et me consacrer à mes humbles travaux autour de nos valeurs linguistique, culturelle et civilisationnelle.

Est-ce pour autant que le mouvement et la Kabylie ne se relèveront plus ?

Pour ce qui est du mouvement dans sa forme initiale, j’en doute fort. Très fort même. Jugez-en vous-même : qui est capable de mobiliser aujourd’hui la région au nom du MCB ? Je reste par contre très optimistes pour ce qui est de la Kabylie en tant qu’entité porteuse d’un projet de société. Elle a réussi le génie de contrebalancer les faux semblants et de rejeter les pistes disparates explorées à ce jour car inefficaces. Elle est à l’écoute et en attente d’un sursaut, mais pas résignée. D’autant plus que les événements du Printemps noir de 2001, où 126 de nos jeunes ont été lâchement assassinés par les gendarmes, sont devenus la base principale à partir de laquelle toute réflexion sur le devenir de la Kabylie devrait se faire et se construire.

Avril 80 ainsi que la revendication culturelle sont absents dans la mémoire des jeunes de Kabylie. Cela n’est-il pas un danger de disparition de toute matière revendicative de la question identitaire et par ricochet disparition de la langue ? Qu’en pensez-vous et comment y remédier ?

La mémoire n’est jamais indélébile. Elle s’entretient et se nourrit autour d’un événement. Mais lorsque l’élite cesse de jouer son rôle de chaîne de transmission, il est bien évident que l’oubli, même involontaire, fait son œuvre. Heureusement que la Kabylie dispose d’un ensemble de possibilités et de rendez-vous calendaires qui permettent aux associations culturelles, maintenant dépolitisées, d’assurer une attraction autour de l’événement. Quant à la disparition à terme de la langue, il y a un véritable risque qui est d’ailleurs universel et confirmé par les statistiques annoncées par l’Unesco. Nous sommes dans un bain linguistique mondial où les langues ne peuvent plus se développer d’elles-mêmes. La langue en tant que matière organique exige elle aussi un travail d’entretien et de consolidation. Nos enseignants ont pris conscience de cet enjeu et travaillent très consciencieusement à lui assurer une transition et une évolution collée au naturel. Ajoutez à cela et entre autres, le monde de la chanson, la masse des éditions et l’apport incontestable de la BRTV (qui au passage peut encore mieux faire).

L’extinction du MCB est-elle due aux tiraillements politiques ou s’agit-il d’une fin de mission historique ?

Le MCB en tant que sigle global porté jadis par une population n’existe plus en tant que tel. Il a évolué vers une forme d’expression soit individuelle assurée par des écrivains, des journalistes, des poètes, des chanteurs, soit vers une forme plutôt collective assurée par des associations, des troupes théâtrales, des comités de lycée, des comités universitaires, etc. Dans cet ensemble maintenant “démocratisé”, la manipulation politique, qui a fait tant de dégâts au mouvement, a totalement disparu. Notre monde de la culture semble avoir arraché sa totale liberté vis-à-vis du politique.

Selon vous, les partis politiques ont-ils contribué à l’essor de la revendication culturelle, ou bien c’est la revendication qui a alimenté les partis, surtout ceux mieux implantés dans la région ?

Les partis politiques dont le seul ancrage est la société kabyle et dont la dimension nationale n’est qu’une vue de l’esprit, indépendamment des militants sincèrement engagés pour la cause, se sont plutôt servis de la revendication culturelle comme moyen de recrutement. Mais ils ont tous déchanté car pris en “flagrant délit” de tromperie. Ils n’ont presque rien fait de convaincant pour la revendication. Ils se sont même curieusement alignés sur la conception du pouvoir de la chose culturelle. Ils la considèrent comme préoccupation insignifiante. Une réalisation prémonitoire de Chikh Mohand dit : “Taqbaylit wa tufa-t, wa yufa-tt”. Elle est à elle seule édifiante d’une vérité.

Entretien réalisé par Khaled Zahem

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