La friperie, un commerce en expansion

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Lors de notre virée dans les rues d’Alger, nous avons pu constater l’étendue du phénomène, atteignant même les personnes aisées qui sont à la recherche de la perle rare, où ils peuvent dénicher des articles de premier choix et de marques introuvables ailleurs, qui font le bonheur des grands comme des petits. Ainsi, même les Chinois ont été conquis par ce genre de commerce au gain facile et rapide: Ils sont des milliers à s’installer aux abords des rues très fréquentées, exerçant parfois dans l’informel et affichant des prix concurrentiels qui ne plaisent pas souvent aux jeunes Algérois installés à côté.

 » Depuis leur arrivée sur les lieux,ils nous ont pris toute notre clientèle qui a été séduite par le rapport qualité-prix « . Nous confie un jeune homme vendeur de fripes. Autour d’eux, des vieilles, des jeunes et moins jeunes qui, attirés par les cris du vendeur chinois et son associé se précipitent afin d’êtres les premiers servis  » “C’est un nouvel arrivage, il y a même des articles neufs. Regardez-moi ce sac à main à 200 DA, ailleurs, vous ne le trouverez pas à 1 000 DA c’est fou non ?  » Nous dira une dame d’un certain âge, un peu fantaisiste. Et de poursuivre :  » Vous savez, il n’y a pas que les personnes pauvres qui fréquentent ce genre de lieux. Pourquoi acheter un article de même qualité à un prix élevé si on le trouve quatre fois moins cher ici, il y a des commerçants qui achètent des vêtements ici et les revendent dans leurs boutiques jusqu’à quatre fois plus cher, je sais, c’est aberrant, mais c’est le commerce.” Alger, en pleine saison printanière. Les artères de la rue Hassiba ben Bouali sont jonchées de monde qui vaquent à leurs occupations, les différents commerces qui longent l’avenue sont pris d’assaut ; parmi ces commerces on trouve les friperies. Ils sont des dizaines à s’installer dans cette rue très fréquentée, il faut bien l’avouer. Le business marche très bien et l’offre est très alléchante, des pancartes installées à l’entrée affichent déjà la couleur:100 DA la pièce.  » Nous avons tout soldé car nous attendons un nouvel arrivage la semaine prochaine. « 

La gent féminine trouve un réel plaisir à fouiller au milieu de tous les vêtements afin de dénicher la perle rare. Ainsi, les bonnes affaires sont réalisées le matin de bonne heure, dès l’ouverture du magasin. De jeunes filles accompagnées de leurs mères sont toutes heureuses de se livrer à leur activité préférée. Le shoping.

Les bas prix cachent tout le reste

Les fashion-victimes y trouvent donc leur compte dans ces magasins autrefois réputés pour les pauvres, mais les temps ont évolué et c’est devenu presque banal pour les personnes aisées de s’habiller pas cher dans ces boutiques bon marché. D’après un responsable de la rue Hassiba  » le ballot coûte 16 000 DA contenant en moyenne plus de 120 articles de toutes sortes, le samedi est consacré au nouvel arrivage, les prix sont revus à la baisse deux jours avant l’ouverture d’un nouveau ballot « . Trois rues plus loin, des Chinois ont installé leur quartier général tout en imitant les vendeurs algérien :  » 100 dinars (ya m ra) madame,1er choix « .

Les clients rencontrés sur place déclarent être satisfaits de la qualité de la marchandise, mais les anecdotes ne manquent pas : « J’ai acheté un manteau ici à 1 200 DA que j’ai trouvé à 6 000 DA ailleurs dans une boutique chic.  » Le vrai rush est observé à l’approche de la rentrée scolaire et de l’Aïd, où les fripes sont dépassées par la demande, « À l’approche de la rentrée scolaire, la marchandise s’épuise en deux journées. C’est la folie ! « .

Au marché Ali Mellah, avant même d’y pénétrer on les entend de très loin, une ambiance de souk, installés au milieu des stands ils ont trouvé là une place stratégique pour cibler une clientèle pauvre et aisée à la fois.  » 100 DA la pièce madame, ne ratez pas l’occasion « , crie un vendeur en s’adressant à une famille. Le jeune garçon ne dépassant pas 18 ans, nous dira :  » Ça dépend de l’affluence et de la qualité de la marchandise, mais globalement tout le monde trouve son compte. »

La ruée à l’approche des grandes fêtes

Un père de famille accompagné de son fils confie :  » Si ce n’était ces marchands “bon prix” je ne pourrai jamais habiller mes trois enfants ; les prix des articles neufs sont montés en flèche il faut au minimum 10 000 DA pour les habiller de la tête au pieds avec mon salaire de misère ! « .

Si les friperies sont très fréquentés durant la période d’été, le vrai rush dans ces magasins de fortune est enregistré durant les fêtes de l’Aïd ainsi que la rentrée sociale. En effet les petites bourses trouvent leurs comptes face à la flambées des prix des matières premières. Ainsi et à l’approche des grandes fêtes, c’est la ruée dans ces commerces les gens se bousculent afin de ne pas décevoir leurs chérubins. Durant cette période les commerçants se font livrer de nouvelles marchandises presque neuves afin d’être au rendez-vous tant attendu par les enfants tout heureux de porter leurs nouveaux habits, et de rendre le sourire aux plus démunis. “Certes, ça reste toujours du commerce, mais cette démarche vise à satisfaire les petites bourses qui n’arrivent pas à vêtir leurs enfants dans des boutiques de prêt-à-porter  » nous confie un vendeur,  » “vous savez,les cabines d’essayage sont prises d’assaut durant cette période, c’est la queue des grands jours la marchandise arrivée le matin s’épuise le soir-même, naguère on était les seuls à pratiquer ce type de commerce mais au milieu des années 90 ils ont commencé à pousser comme des champignons et aujourd’hui,ils sont des milliers  » affirme un autre vendeur. Sa boutique propose même des articles pour les mariages,  » parfois je les loue à de futurs mariés  » ainsi, au fur et à mesure que les jours passent, les prix sont revus à la baisse. Par exemple, si le samedi le prix de l’article est fixé à 250, il peut être revu à la baisse atteignant les 100 DA pièce à l’approche d’une nouvelle livraison hebdomadaire.

Une marchandise venue d’Europe et d’Amérique du Nord

Ces vêtements bon marché ont commencé à débarquer en Algérie à la fin des années 80 au temps de la crise sociale et économique qui a secoué le pays.  »

Ils proviennent d’Europe et d’Amérique du Nord et sont collectés la-bas par des associassions ; ils sont alors revendus à bas prix à des grossistes afin que ces associations financent des projets pour les nécessiteux et les malades ensuite, les vêtements sont acheminés dans des conteneurs en direction des pays du tiers-monde en forme de ballots,une fois arrivés à destination, les vendeurs en détail qui achètent les ballots entre 15 000 et 20 000 DA ne savent absolument rien du contenu », nous confie un grossiste travaillant à El-Harrach. Mais une nouvelle pratique a vu le jour ces dernières années, scandaleuse d’après certains vendeurs.  » Plusieurs fois, j’ai trouvé ma marchandise dans des boutiques chic affichant un prix plus du triple des prix que je propose ; ce sont des commerçants qui s’approvisionnent chez moi et les revendent dans leurs boutiques à des prix vertigineux sans que les clients s’en rendent compte vu que la marchandise est parfois toute neuve : ce sont des escrocs.” Les plus aisés trouvent aussi leur compte. Retour à la rue Hassiba où une dame habillée chic, accompagnée de sa fille, déballe la marchandise à la recherche d’un body pour sa fille.  » Regardez ce pull comme il est beau, en plus c’est un article de marque. Cet accessoire, vous ne l’aurez jamais à 300 DA. Dans d’autres magasins, il faut débourser au minimum 1 600 DA pour l’acquérir. Et en plus c’est une pièce unique.  » Fait presque inédit, on y trouve dans ces boutiques des articles qu’on ne peut dénicher ailleurs.  » Quand je porte un pull,une chemise ou des chaussures qui viennent d’ici, je suis presque sûre que je ne verrais personne d’autre porter les mêmes,mes copines me demandent souvent où j’achète mes vêtements « , nous confie la jeune fille! Même des cabines d’essayage sont installées au grand bonheur des clients. À la question de savoir si cette dernière est facile,le vendeur nous dira :  » La clientèle n’est pas souvent facile ; elle marchande inlassablement et parfois ils exigent d’être remboursées ou de changer l’article plusieurs fois, mais grosso modo ça marche pas mal. « 

Ainsi, il ne se passe pas un mois sans qu’une boutique du genre ne voit le jour, un commerce florissant et un marché en pleine extension surtout fasse à la baisse du pouvoir d’achat des ménages ainsi que la hausse des prix ces commerces autrefois surnommés lieux privilégiés des pauvres ont vu leur clientèle se diversifier, atteignant des franges de la société plus au moins aisées.

Hacéne Merbouti

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