Par Boussad Berrichi (Universitaire à Québec, Canada. )
« Écrire et lire avec les yeux de l’intelligence et de l’esprit »
Disait-il dans l’émission Adlis Bbwass-a (Ouvrage du jour) de la radio kabyle d’Alger Chaîne II, mars 1999.
Djamel Amrani : « De tous les poètes de la Révolution, Djamel Amrani est celui qui a le plus tenu ses promesses. Non seulement il a imposé une heureuse continuité, alors que tant de souffles se sont éteints. Mais il a, à l’image de ces grands poètes que sont par exemple Mohammed Dib et Jean Sénac, exploré de nouvelles voies, mettant à profit d’autres cordes sensibles, une somme de richesses langagières et de trouvailles oniriques… « , Écrivait Tahar Djaout dans Algérie Actualité (1982). Je livre ici une entrevue radiophonique inédite (qui date de mars 1999) avec le poète Djamel Amrani (qui nous a quittés le mercredi 2 mars 2005, à l’âge de 70 ans) que j’ai réalisé dans le cadre de l’émission littéraire Adlis Bbwass-a (Ouvrage du jour) que j’animais/présentais à la radio kabyle d’Alger Chaîne II, août 1998 à décembre 2000 avec des écrivains autour de leurs ouvrages dont des intellectuels de renoms : Pierre Bourdieu, Mohammed Arkoun…des interviews inédites de Tahar Djaout, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine… Cet entretien est un hommage à l’un des écrivains les plus attachants à son pays dont sa poésie ne caresse pas dans le sens du poil, il était poète de la résistance durant la guerre d’Indépendance.
Djamel Amrani est né le 29 août 1935 à Sour El-Ghozlane en basse Kabylie. Il est scolarisé en 1952, à l’école communale de Bir Mourad Raïs. Le 19 mai 1956, il participe à la grève des étudiants algériens. En 1957, il est arrêté, torturé et incarcéré par l’armée coloniale. En 1958, à sa sortie de prison, il est expulsé vers la France. En 1960, il publie son premier ouvrage aux Éditions de Minuit, Le Témoin. Cette même année, il rencontre Pablo Neruda. En 1966, il devient producteur d’une émission à l’ORTF, et entame une carrière radiophonique à la radio d’Alger en langue française. En 2004, il reçoit la médaille Pablo Neruda, haute distinction internationale de la poésie. Il est décédé le 2 mars 2005.
Auteur de plusieurs livres dont : Le Témoin (Éditions de Minuit, 1960). Poésie : Soleil de notre nuit (préface de Henri Kréa, encres de Aksouh — Éditions Subervie, Rodez 1964) ; Chants pour le Premier Novembre, avec des gravures de Abdallah Benanteur, Éditions d’art ABM, Paris, 1964) ; Bivouac des certitudes – Éditions SNED, Alger, 1968); Aussi loin que mes regards se portent… (Éditions SNED, Alger, 1972) ; Jours couleur de soleil (Éditions SNED, 1979); Entre la dent et la mémoire (SNED, 1981); L’Été de ta peau (SNED, 1982); La Plus haute source (ENAL, Alger, 1983); Argile d’embolie (Ed. Laphomic, Alger, 1985) ; Au jour de ton corps (ENAL, Alger, 1985); Déminer la mémoire (ENAL, 1986) ; Vers l’amont (ENAL, Alger 1989); Alger (Éditions Actes Sud, Arles, 2000) ; Alger, un regard intérieur in La pensée de midi, (Éditions Actes Sud, Arles, 2001); La Nuit du dedans (Éditions Marsa, Alger 2003); Œuvres choisies (Éditions ANEP, Alger, 2003). Théâtre : Il n’y a pas de hasard (Éditions SNED, 1973) ; Nouvelles : Le Dernier crépuscule (SNED, 1978).
Boussad Berrichi : Comment êtes-vous venu à la poésie et à l’écriture ?
Djamel Amrani : Dès ma prime enfance, j’ai ressenti le besoin impérieux d’écrire parce qu’on m’a très tôt initié à la lecture. A ma naissance déjà, mes parents possédaient une solide et honnête bibliothèque. Autant dire que j’étais un heureux privilégié. Je lisais beaucoup de classiques de la littérature française (Alphonse Daudet : Le petit chose : Hector Malot : Sans famille…). Vers l’âge de dix ans, je me suis mis à des lectures plus sérieuses : Dumas, Hugo, Alain Fournier : Le grand Meaulnes (qui reste jusqu’à présent mon livre de chevet), Saint Exupéry : Le Petit Prince qui m’a littéralement subjugué. A l’école primaire mon institutrice ayant constaté que j’écrivais convenablement m’incitait à faire des rédactions plus longues et les lisait aux élèves au moment de la remise des copies. Plus tard, au lycée, le professeur de français, j’ai eu le même pendant les six ans de scolarité, s’est également intéressé à moi et m’a conseillé dans le choix de mes lectures. J’étais un dévoreur de livres. Parallèlement je suivais des cours de piano au Conservatoire d’Alger (à noter que j’étais le seul Algérien) où j’ai fait la rencontre de Frédéric Chopin. Au lycée nous avions au programme La Mare au diable et La Petite Fadette de Georges Sand, j’ai acheté le Choix de poèmes de Paul Eluard. « Il fait tard, Le ciel quitte ma chambre ». Je ne m’en séparais plus. La lecture a été mon évasion, mon voyage. Je connaissais donc l’amour, plutôt la passion délirante qui les unissait et ça a été un catalyseur — j’étais poussé par le désir irrésistible de coucher des mots sur le papier et cela a donné un cahier d’écolier rempli de poèmes, de très mauvaise facture. C’est surtout quand j’ai commencé à découvrir Lamartine, Hugo, Musset, puis Rimbaud, Verlaine, Baudelaire que j’ai compris, avec une sage lucidité, que tout ce que j’avais écrit auparavant ne valait rien, strictement rien. Alors j’ai tout voué aux gémonies et j’ai brûlé mon cahier sans repentir.
Vous appartenez à la génération dibienne, n’est-ce pas ? C’est la violence des méthodes utilisées en Algérie qui ont nourri votre écriture ?
Dib est né en 1920. J’ai vu le jour en 1935. On m’a classé dans la génération des écrivains de 52, ce qui m’honore, mais c’est surtout parce que mes poèmes, écrits entre 60 et 62 (alors que j’étais au commissariat politique de l’état-major général de l’ALN) et ceux rédigés, un peu plus tard, sont tous inspirés ou portent l’empreinte de notre guerre de Libération. J’ai été arrêté pendant la Bataille d’Alger, le 2 février 1957, torturé, emprisonné puis libéré un an plus tard. Mon incarcération a été atroce surtout mon passage à la villa Susini, un centre de tortures spécialisé où Le Pen et Lagaillarde eux-mêmes aidaient les paras de la légion étrangère d’anciens SS à extorquer des aveux aux détenus par les méthodes que l’on sait en les soumettant à la question. Les paras de Massu ont assassiné en mars 1957 mon frère, mon vieux père et mon beau-frère Maître Ali Boumendjel. Vous imaginez le choc que cela a pu produire sur moi alors que j’étais au secret dans une geôle d’une villa sise au bas d’Hydra. C’est là que j’ai écrit mon premier poème sur du papier hygiénique intitulé Sidi-Yahia Station de la Mort, consigné dans mon recueil Bivouac des Certitudes, je crois, le poème a pu circuler grâce à mon avocat. Je passe sur cette période, dont je garde toujours de cuisants souvenirs (à ce propos cf. Le témoin, documents, Ed. De Minuit, Paris, 1960). J’ai vécu mon enfance et adolescence au lieu dit Les Sources (Bir Mourad Rais), un lotissement à densité Pieds-noirs. Nous étions trois familles algériennes à y demeurer.
Au lycée Bugeaud, la majorité des élèves étaient des fils de colons de Mitidja et des Européens de Bab El-Oued, quartier qui après avoir été d’obédience communiste, est devenu le repaire des ultras et de l’OAS. Nous vivions le racisme à fleur de peau, dans notre propre chair. Les humiliations étaient quotidiennes, les altercations entre personnes des deux communautés monnaie-courante, surtout à partir de 1952 (l’avènement de Nasser) : l’orage menaçait et annonçait les prémices du 1er Novembre 54. Puis il y a eu en 1956, la lecture de L’Algérie hors-la-loi de C. et F. Jeanson que nous nous passions sous le manteau. Mon écriture à ma première période, si j’ose m’exprimer ainsi, a été circonstancielle, conjoncturelle avec comme axe principal, les thèmes de la misère, du racisme effréné et de la haine qu’on nous manifestait ostensiblement à la moindre occasion. C’est la raison pour laquelle les mots poudre, les nuits coloniales, sang, couteau dans la chair, reviennent souvent dans mes premiers recueils. Pour en revenir à Dib (j’ai beaucoup de considération pour lui), il ne faut pas omettre de citer ces grands maîtres (je parle de poésie) qu’ont été Kateb Yacine, Jean Sénac, Nourdine Tidafi, Anna Gréki…lesquels ont écrit des vers brûlants sur l’Algérie en guerre pour stigmatiser le colonialisme. Ils étaient mes vénérés aînés. Je n’ai fait, quant à moi, que suivre leurs traces. Certains d’entre-eux se sont noblement manifestés dans les années 50, moi presque une décennie après (les années 60). Ce qui me rapproche d’eux, c’est que nous avons eu à peu près le même cheminement, les mêmes motivations, le même engagement qui se voulait de vérité et de liberté. A vrai dire, de par mon âge, je me trouve à la charnière de deux générations. Je suis le dernier maillon de la chaîne constituée par ces grands poètes sus-cités et j’annonce le génération qui va suivre : Flici, Boudjedra, Moknachi, Azeggagh, Messaour, Belhalfaoui, Ghaouti Faraoun…
Qu’est-ce que la poésie pour vous ?
La poésie, c’est l’harmonieuse association d’images et de musique, plus le regard que l’on porte sur les choses de la vie, le regard que l’on projette. J’ai le malheureux privilège d’être en perpétuel état de disponibilité poétique d’être en proie à de multiples sollicitations intérieures et d’être toujours en état de réceptivité. On n’est pas tout, pour pouvoir écrire, il faut que je sois en état de grâce, autrement dit libéré de tout fantasme et de toute inhibition. La poésie pour moi, c’est une patience et longue conquête. Elle réclame une méthode rigoureuse… le vers, les fulgurations, la musique du vers sur lesquels s’exerce l’imagination… l’attention rêveuse ou aiguë. Ensuite, je me blesse à la poésie. Et puis, j’écris des poèmes parce que je ne sais pas faire autre chose.
On a dit de vous : « Nul n’ignore la fringale poétique de Djamel Amrani. Il est connu pour être poète, jusqu’au bout des ongles… »
La poésie est aussi angoisse., pour un être introverti comme moi. Le recueil que vous évoquez ici s’intitule Au jour de ton corps (Enal, 1986). Je l’avais mis sous le boisseau et je l’ai retiré un jour où j’étais bien inspiré. Ecrit bien avant Aussi loin que mes regards se portent (Sned, 1972). Au jour de ton corps a été publié plus de dix ans plus tard, parce qu’en relisant mon manuscrit, je me suis retrouvé dans le même climat tragique qu’à l’époque où j’avais commencé à l’ébaucher. Alors sans le remanier j’ai pensé qu’il méritait d’être publié et je l’ai soumis à l’Enal avec un notice explicative. Pour en revenir à cette « fringale poétique », je ne dissimule pas que j’écris jusqu’à extinction, jusqu’à la crise de nerfs. Je suis attentif à tous, car eux de tout (je suis imperméable, bien évidemment aux discours amphigouriques) et la plume m’aide à métaboliser mes angoisses.
B. B. (à suivre)
