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La fin de l’état de grâce

Pour le Chef du gouvernement, la seule richesse durable demeure le travail. La rente pétrolière a dissimulé toutes les tares de la gestion économique du pays au point où toutes les valeurs du travail, de la performance, de la productivité, de la compétence et de la saine émulation ont été neutralisées. Le nouveau locataire du Palais du gouvernement assène ainsi ses convictions et ses méthodes de travail consistant à faire réussir à l’économie nationale sa transition pour qu’elle passe d’une économie rentière à une économie de production.

L’occasion est toute donnée en ces journées où le pétrole continue sa folle course qui le fait caracoler à plus de 140 dollars. Depuis le premier choc pétrolier datant de 1973, les économistes, les spécialistes de la géostratégie, les médias et les responsables politiques n’ont jamais autant dépensé d’énergie et de temps afin de tenter pour certains de comprendre, expliquer ou cerner un phénomène dont l’évolution échappe apparemment à toute logique commerciale de type traditionnel, et pour d’autres de gérer des situations d’exception. Situation d’exception qui fait que les pays importateurs se plaignent des surcoûts économiques générés par de telles envolées et les pays exportateurs manquent de rationalité, de management et de démocratie politique pour faire bon usage des rentrées de devises.

A un certain seuil- et l’on semble nous y acheminer allègrement-, un prix excessif du baril de pétrole se répercutera négativement sur les économies des pays exportateurs du fait que la majorité de ces pays se trouvent dans une position de faiblesse qui fait d’eux des importateurs nets de produits alimentaires, pharmaceutiques, biens d’équipement…, produits qui ont subi un franc renchérissement dû à la hausse de l’énergie fossile.

C’est cette logique infernale qui a donné quelque part le tournis au gouvernement algérien conduit depuis mai 2006 par Abdelaziz Belkhadem. Faute de pouvoir agir sur les événements d’une façon positive et rationnelle, les pouvoirs publics se sont contentés de…contenter provisoirement les travailleurs algériens par des augmentations de salaires qui se sont avérées ruineuses pour le porte-feuille des ménages, lesquels ont eu dès la rentrée sociale de 2007 à faire face à une inflation envahissante qui leur a fait perdre au moins 10 % du pouvoir d’achat par rapport à 2006. Au moment où les responsables algériens sont interpellée par toutes les parties (citoyens, syndicat, associations, Union européenne, OMC,…) pour conférer plus de cohérence et de rationalité aux réformes économiques et pour orienter avec plus d’adresse la politique sociale de l’Etat, il s’avère que les deux dernières années – hormis les grandes infrastructures inscrites dans le PSCE – ont été consacrées à faire des plans sur les comètes en s’échinant à mieux renforcer notre dépendance à l’égard du pétrole.

Les augmentations populistes et irréfléchies des salaires et le retour à la politique du soutien des prix en sont une parfaite illustration.

Le seuil ‘’psychologique’’ charrie ses hallucinations

Le seuil ‘’psychologique’’ du prix du baril de pétrole, à savoir 100 dollars, entrevu à la fin de l’année 2007 par le ministre de l’Énergie et des Mines, M.Chekib Khelil, a été atteint il y a déjà plusieurs mois. Mieux, cette prévision paraît aujourd’hui bien modeste face à un baril qui se négocie autour de 140 dollars. On est visiblement très loin de l’ancienne fourchette fixée par les pays de l’OPEP au début des années 2000, soit un prix de référence allant de 25 à 28 dollars.

C’est un souvenir qui ne sera probablement pas ravivé de sitôt. Au-delà ou en-deçà de ces chiffres, les pays exportateurs étaient censés intervenir sur le niveau des exportations (par la diminution ou l’augmentation) pour maintenir un équilibre consensuel. Déjà, bien avant la présente envolée, les décisions et la stratégie de l’OPEP commençaient à perdre de leur poids face à un marché caractérisé par une multitude d’intervenants perturbé par des considérations politiques (une grande partie des sites producteurs de pétrole sont situés dans des zones de conflits) et brouillé par les producteurs non-OPEP qui ne se sentent liés par aucune clause éthique ou commerciale avec les producteurs OPEP. D’après les observateurs de la scène énergétique mondiale, dont l’expert Nicolas Sarkis, la récente augmentation du volume des exportations des pays de l’OPEP, soit 500 000 barils/jour applicable à partir du mois de novembre de l’année dernière, n’influera pas d’une façon conséquente sur les cours mondiaux, vu que le problème ne résiderait pas dans les quantités produites mais dû essentiellement aux spéculations des courtiers. D’autres experts attribuent la raison essentielle de cette envolée à l’hyperactivité de l’économie chinoise (croissance annuelle entre 7 et 8 %) et aux subprimes américaines qui ont induit aussi d’autres perturbations financières en chaîne telle que la baisse du dollar.

Comme certains autres pays vivant presque exclusivement des exportations énergétiques, l’Algérie suit avec intérêt l’évolution du marché mondial du pétrole et du gaz. Bien que le processus de transaction entre Sonatrach et deux entreprises de gaz espagnoles portant sur les champs gaziers de Gassi Touil ait échoué-les raisons seraient commerciales mais teintées d’un petit ‘’mystère’’ politique-, les ambitions de notre pays dans ce domaine précis ne peuvent être démenties. Mieux, notre historique entreprise nationale des hydrocarbures ambitionne de distribuer elle-même du gaz dans certains foyers européens à des échéances très rapprochées et a aussi décroché des contrats internationaux d’exploration et d’exploitation sur d’autres continents.

En tout cas, la relation ombilicale entre l’économie algérienne et la ressource pétrolière ne cesse de s’affermir un peu plus chaque jour malgré la volonté affichée par les autorités politiques de s’affranchir progressivement de la rente pétrolière au profit d’une diversification des exportations, seule à même de garantir un minimum de stabilité et d’équilibre dans un contexte économique mondial de plus en plus aléatoire.

Pour les pays producteurs de pétrole, la dépendance est établie particulièrement après les années 70. Il est maintenant reconnu que la mono-exportation a joué de mauvais tours aux nations qui ont géré leurs ressources comme une rente éternelle. L’exemple de l’Algérie est peut-être le mieux indiqué pour illustrer cette situation. Ayant abandonné sa première vocation qui était l’agriculture, notre pays est vite tombé dans la facilité de l’importation des produits alimentaires et des biens d’équipement. Pis, nos gouvernants ont soutenu les prix des produits importés jusqu’à vendre à perte. Cette politique démagogique a coûté cher au pays et a compromis ces chances de relancer les autres secteurs de l’économie. Dans ce sens, la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures est presque totale. Il s’en est suivi une fragilisation générale de l’économie dont le cœur bat au rythme du prix du pétrole sur les places mondiales.

Le gouvernement algérien a montré une constance remarquable au cours de ces dernières années quant au calcul des recettes budgétaires censées couvrir les dépenses de l’État. Au cours de l’examen à la fin de l’année passée de l’avant-projet de la loi de Finances pour l’année 2008, des voix se sont fait entendre à propos du prix de référence du baril de pétrole tel qu’il est établi par le gouvernement. Dans son chapitre ‘’recettes’’, ce prix de référence du baril demeure toujours figé dans ses 19 dollars. Si pour certains détracteurs de l’action gouvernementale ce prix relève de l’ ‘’archaïsme’’ ou du surréel par rapport à la réalité du marché pétrolier telle qu’elle est établie depuis presque trois ans, il en est tout autrement pour les décideurs du pays qui gardent en mémoire l’historique dépression du prix du baril (entre 9 et 10 dollars) au milieu des années 90 lorsque le pays était sous la double pression terroriste et ‘’FMI-iste’’. Chat échaudé craint l’eau froide. Depuis que le prix de référence de 19 dollars est devenu l’ ‘’étalon’’ de la loi de Finances, le différentiel a permis à l’Algérie de renflouer ses réserves de change qui sont à l’heure actuelle à plus de 150 milliards de dollars.

L’ancien ministre des Finances, Mourad Medelci, projette que cela va durer au moins jusqu’à 2009, c’est-à-dire à l’échéance du bouclage du Plan de soutien à la croissance économique lancé par le président Bouteflika. « Aucune somme ne sera soustraite au contrôle parce que la différence entre les 19 dollars de base et les ressources financières enregistrées est versée au Fonds de régulation des recettes et est soumise à une loi qui en fixe l’usage ».

Une relation ombilicale étouffante

Dans la foulée de ses explications, le grand argentier du pays révèlera que le montant consacré aux projets de développement programmés entre 2005 et 2010 est de 150 milliards de dollars. D’après le ministre, ce montant est susceptible d’induire une relative inflation. « Nous voulons maîtriser l’offre et le Fonds de régulation des recettes et garder une partie des liquidités de ce Fonds. Les réserves y demeureront toujours sans qu’il y ait un quelconque gel. Il est prévu d’autres projets à financer ». Le nouveau Premier ministre, Ahmed Ouyahia, vient de déclarer que si le prix du baril descendait au-dessous de 60 dollars, le programme du PSCE serait remis en cause. Ainsi, à chaque secousse importante sur le marché des hydrocarbures, l’Algérie ‘’touche du bois’’ et se souvient, comme d’un cauchemar, de la fragilité de son économie dépendant presque exclusivement du pétrole.

Il y a quelques mois, Abdelhamid Temmar, ministre de l’Industrie et de la Participation, qui n’a pas de renommée particulière dans l’humour, avait jeté un pavé dans la mare en déclarant que  » l’État n’a plus l’argent « . Le ministre a été plus brocardé que compris bien qu’il y ait une grande part de vérité dans ses assertions. Par rapport aux investissements publics engagés dans le cadre des “mega-projets” du PSCE, les réserves de l’État ne sont effectivement pas très consistantes.

Cela dit, on ne sait pas encore si la rumeur qui a hanté les rédactions algéroises au cours de ces dernières semaines, faisant état d’un prix référence de 39 dollars au lieu des 19 dollars habituels pour le calcul des dépenses de la loi de Finances complémentaires 2008 et la loi de Finances 2009 revêt quelque sérieux. Mais avec la nouvelle démarche imprimée par Ouyahia à l’action de l’Exécutif cette hypothèse semble tout simplement improbable.

Les procédures des paiements anticipés de la dette extérieure publique enclenchées depuis 2003 ont abouti à l’effacement presque total de celle-ci. « Les disponibilités en argent liquide et les rentrées financières en devises ont avantageusement contribué à prendre une telle décision. La dette restante, à savoir 4 milliards de dollars, représente à peine 4% du PIB et elle est due aux financement de projets pilotés par des entreprises publiques ou privées. D’autres dispositions seront prises prochainement pour l’allégement de la dette publique interne et pour l’assainissement des entreprises publiques par le dispositif bancaire. Le Fonds de régulation des recettes, doté de plus de 3000 milliards de dinars, permet de faire face à la dette publique interne », soutenait l’ancien ministre des Finances. Quant à la gestion des réserves de change, évaluées en 2007 à 80 milliards de dollars, l’ancien responsable des Finances affirmait qu’elle relève de la Banque d’Algérie et que l’utilisation de cet argent se fonde sur l’assurance de garanties et de rentabilité. Il ajoute aussi que les accords sur la reconversion d’une partie de la dette contractée avec l’Espagne, l’Italie et la France sont devenus caducs du fait du payement anticipé des montants de cette dette.

Un cercle vicieux à briser

Avec la poursuite de telles montées en flèche des prix du baril, l’Algérie escompte des recettes qui avoisineraient les 50 milliards de dollars/an.

Une petite ombre au tableau cependant : la majorité des recettes du pays sont libellées en monnaie américaine alors que cette dernière est en net recul par rapport à l’euro, monnaie principale par laquelle sont réglés les achats (importations) de l’Algérie. À la fin de l’année 2007, le rapport entre les deux monnaies était d’environ 1,4 dollar pour 1 euro. Au cours des dernières semaines, ce rapport a grimpé à 1,6 dollar pour un euro. Le moins que l’on puisse dire à cet effet est que l’Algérie se trouve fortement pénalisée par cette situation, laquelle, si elle est appelée à perdurer, risquerait de remettre en cause une partie des avantages issus des recettes Cela est d’autant plus vrai que depuis le début de l’année en cours un vent de ‘’folie’’ semble affecter durablement les prix des produits alimentaires, produits que l’Algérie importe, bon an mal an, à hauteur de trois milliards de dollars. Naturellement, la situation se corse lorsqu’on greffe à ces dépenses alimentaires les factures des médicaments, des équipements, des pièces de rechange,…etc. En faisant jonction avec le renchérissement vertigineux de la monnaie européenne par rapport au dollar, l’envolée des prix du pétrole voit ses effets sur les économies des pays pétroliers, comme l’Algérie, doublement relativisés : d’abord par un déséquilibre de la balance des payements vu que la majorité de nos importations sont libellées en euros et que la plus grande partie de nos exportations le sont en dollars ; ensuite, par un effet complexe de l’interdépendance des économies un ralentissement de la croissance en Amérique, en Europe ou en Extrême-Orient induira inéluctablement une baisse de la croissance mondiale qui affectera de facto même les pays exportateurs de pétrole, lesquelles importent la presque totalité de leurs produits alimentaires, médicaments,équipements…etc.

Au début de l’année 2007, les baisses enregistrées sur le marché de l’énergie fossile ont fait craindre aux autorités algériennes une chute libre qui remettrait en cause même le très raisonnable calcul de la loi de Finances sur la base de 19 dollars le baril. A chaque secousse importante sur le marché des hydrocarbures, l’Algérie ‘’touche du bois’’ et se souvient, comme d’un cauchemar, de la fragilité de son économie dépendant presque exclusivement du pétrole. Pour contrebalancer un tant soit peu cet état de fait et essayer de diversifier les exportations, les autorités du pays misent sur les investissements hors hydrocarbures.

Or, il se trouve que le terrain n’était pas préparé à des investissements massifs qui viendraient des nationaux ou des étrangers : la bureaucratie administrative, la rigidité des banques publiques, les écueils du foncier industriel et d’autres obstacles hérités de la mentalité rentière ont fortement tempéré les ardeurs de ceux qui ont tenté de défricher le terrain de l’investissement en Algérie. Seuls les infrastructures et les équipements publics (routes, chemins de fer, mobilisations des ressources hydriques, électricité) faisant partie des projets structurants constituent pour le moment des éléments tangibles à même d’aider à asseoir une politique d’investissement hors du secteur des hydrocarbures. Sachant que le financement de tels ouvrages provient exclusivement du pétrole, le cercle vicieux risque de se fermer si par malheur la conjoncture des marchés mondiaux se détériorait fortement.

Amar Naït Messaoud

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