Les as de la débrouille, maîtres ou victimes ?

Leurs « proies » : les estivants et touristes à la recherche d’un petit coin pour un stationnement, d’un parasol, d’un appartement à louer, d’une cigarette à brûler ou en quête d’un quelconque autre service. Ceux-ci, sont généralement -après un bref abord- classés par quelques -pas tous- « prédateurs » en catégories : faciles, moins faciles et difficiles. Ce sont -osons les mots qui conviennent pour les qualifier- les as de la débrouille. Zoom sur leur monde.

Brise de mer à Béjaïa-Ville. Samedi 19 juillet. Il est 22 h. Le site grouille de monde. La circulation automobile est dense. Les terrasses des cafétérias et restaurants affichent « complet ». Le vent est frais. On est bien à la Brise de mer ! Des familles en profitent pour parcourir le môle de plaisance de bout en bout. Pas loin de cette ambiance estivale où tout le monde profite au maximum, un jeune, la trentaine entamée, s’initie, dans un endroit qui est, nous dit-on, le sien depuis l’entame de la saison estivale, aux techniques de la pêche.

A première vue et c’est assurément le cas, le site, voire le tronçon routier qui le longe, lequel est semblable à un balcon qui s’ouvre sur la mer, offre toutes les commodités pour passer d’agréables moments. En témoigne du reste l’affluence record en cette soirée estivale de samedi.

Les « clandos » du gardiennage

Mais, le tableau qui est certes, saisissant, cache en arrière-plan une autre réalité. Sur les abords longeant le « balcon », des jeunes, regards malicieux et besaces accrochées aux cous, enjambent le tronçon -bien évidemment partagé entre eux en secteurs- ils se sont ainsi autoproclamés maîtres des lieux ! Ce sont, pour les nommer, les gardiens « clandos » de parkings. Le métier de gardien de parking, nous confie-t-on, est rentable en périodes de grandes vacances. Et c’est bien le cas par exemple à la Brise de mer, comme en témoignent d’ailleurs l’afflux des automobilistes en cette soirée de samedi. Pour dire vrai, l’endroit n’est nullement un passage obligé pour les automobilistes, mais bien une destination prisée par tous les visiteurs de Béjaïa. Cela constitue sans nul doute une opportunité pour les gardiens « clandos » de parkings, lesquels en profitent au maximum pour rentabiliser l’évènement. Mohamed, ou Mamou pour les intimes, a choisi son métier estival. C’est la troisième année qu’il est gardien de parking. Son endroit « familier » est la Brise de mer. « Je suis d’ici moi. J’habite à l’ancienne ville, autrement dit je suis un fils du quartier. Mieux vaut quelqu’un d’ici, ou préférez-vous un étranger ? Je fais mon travail dans les règles.

N’empêche que je l’exerce dans la clandestinité. Je suis là avec mes amis presque toute la journée. On n’a pas le choix. Si j’avais à choisir je ne serais pas gardien de parking. Vous savez, il y a des gens qui refusent de nous payer, alors qu’on est là pour protéger leurs biens. Ce genre de comportement nous pousse parfois à user de violence. Il faut se faire payer d’une manière ou d’une autre. C’est un métier très difficile », raconte Mamou d’ton mélancolique.

Comme Mamou ils se comptent par dizaines, voire par centaines dans les ruelles de la ville de Béjaïa. Ainsi, à chaque saison estivale, les postulants au métier de gardien de parking entament leurs ruées vers le trésor et tentent de décrocher le sésame pour appâter les crédules, et ce en squattant des espaces publics pour y créer des parking gardés et payants.

Le constat des pouvoirs publics à ce propos est éloquent. Dans ce contexte, le ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur et des collectivités locales a tenté de sensibiliser les walis sur l’ampleur que prend ce phénomène. Son constat : « Il a été constaté ces dernières années, la recrudescence du phénomène d’occupation d’espaces publics (rues, ruelles, places jouxtant des marchés, des administrations…) et d’aires de stationnement situées dans les cités d’habitation, pour exploitation comme parkings payants et ce, de façon informelle ». « En effet, les personnes qui se livrent à cette activités ne disposent souvent d’aucune autorisation administrative. A cela, s’ajoute l’absence d’un cadre réglementaire régissant expressément ce genre d’activité. Cet accaparement anarchique d’espaces relevant du domaine public suscite parfois des troubles à l’ordre public, notamment à la suite de querelles autour de l’occupation de ces espaces en raison des revenus importants que génère cette activité ». Ainsi le constat du ministre est des plus exhaustifs, mais qu’en est-il des mesures prises par les pouvoirs publics pour enrayer le phénomène ? Ici à Béjaïa, il semblerait, que la seule décision prise s’articule autour du « non agir ».

Du thé à la criée

Il sillonne le môle de plaisance – la Brise de mer – d’un bout à l’autre, la théière à la main suit le mouvement de ses bras ballants. Lui, c’est Salah, venu de Touggourt pour commercialiser son produit « exotique ». Du thé, ô combien concentré, du désert. C’est son métier estival pour cette année. La préparation du thé se fait dans un endroit que notre interlocuteur tient à garder secret, mais il nous divulgue néanmoins le moyen : c’est sur des braises que sa recette magique est mijotée. Il nous fait part également d’une confidence à peine croyable au sujet de son séjour ici à Béjaïa. Il en est à son quinzième jour sans sommeil. C’est à prendre ou à laisser !

« J’ai choisi Béjaïa cette année pour commercialiser mon produit. Cela fait sept ans que je suis marchand de thé à la criée. J’ai déjà travaillé dans plusieurs wilayas du nord. Pour être franc avec vous je gagne durant cette saison presque de quoi me prendre en charge pendant les neuf mois de l’année où je me retrouve sans travail », raconte Salah le nomade, tout fier de son métier estival. Le gars du désert nous quitte, d’un pas pressé, pour vaquer à son travail. Une autre nuit sans sommeil l’attend.

Les petits boulots

Ce n’est guère un phénomène nouveau. Détrompons-nous, le travail des enfants durant les vacances scolaires ne date pas d’hier. Il semble, et l’on peut le confirmer sans prendre le risque de se tromper que le « recyclage » des enfants durant les vacances est devenu la devise de quelques pères de famille. La devise est traduisible sur le terrain en ces termes : « Sois un homme mon enfant ». Pour les parents, cela constitue une manière d’apprendre à leurs enfants comment se prendre en charge, ou mieux, les responsabiliser à travers cette hygiène de la vie qui est le travail. A quel prix ?

Nabil, onze printemps, est scotché en cet après-midi du dimanche 20 juillet, sous un soleil de plomb à sa « tabla n’doukhane » (table à cigarettes) au beau milieu du trottoir à El Khemis, un quartier populeux de Béjaïa. « Je comprends bien que ma famille soit dans le besoin, mais je veux bien aussi aller à la plage, jouer avec mes amis au foot, bref, faire autant que les autres enfants : Profiter de mes vacances. Malheureusement, ce n’est pas le cas comme vous le voyez. Je travaille presque à plein-temps. Je ne peux pas désobéir à mon papa », regrette-t-il douloureusement. Mounir, quant à lui, vend des cacahuètes. Son produit est « made in maison », confectionné par les bons soins de ses sœurs. Il partage le même endroit que Nabil. Ils sont de bon amis et habitent le même quartier. Sous sa table, il a déposé des morceaux de papier qu’il enroule pour en faire des cornets où il verse à l’aide d’une main frêle une poignée de son produit maintes fois soupesé. Les feuilles utilisées proviennent, nous dit-il, des cahiers de l’année scolaire qui vient de se terminer. C’est une manière pratique de recycler également les fournitures scolaires avant d’en acheter de nouvelles en septembre, dont il assumera les frais. « Regardez tous ces enfants qui partent à la plage en compagnie de leurs parents. Moi, je suis là à vendre des cacahuètes pour aider mon père à arrondir ses fins de mois merdiques. Je veux bien l’aider à s’en sortir, mais pas aux dépens de ce qu’un enfant a de sacré : les vacances scolaires. Pour lui, (il parle de son père) c’est presque un devoir de se faire un petit boulot durant les vacances » explique-t-il, tout en faisant un effort pour rester maître de ses émotions. Pour d’autres, de la même tranche d’âge que Nabil et Mounir, ce sont d’autres petits boulots en ville ou sur les plages, alors que leurs semblables barbotent dans l’eau, eux, ils sont là à cramer sous le soleil, vendant des « mhadjebes », des glaces, des sandwichs de thon et tant d’autre produits, généralement faits à la maison par les mamans et les sœurs.

Il suffit de faire une virée en ville ou sur les plages de la wilaya, pour rencontrer cette catégorie de l’enfance qui enfile un autre habit autre que le sien et se recycle durant les vacances scolaires pour gagner quelques sous.

Ce sont les forçats de la vie au grand jour, et aucune brise ne vient atténuer la canicule ou effacer la fatigue pour eux quand le soir ils posent la tête sur l’oreiller pour fuir dans les limbes du sommeil. Ils naviguent dans le creux contrairement à leurs semblables qui s’attablent sur les terrasses des salons de dégustation de glaces. Un devoir pourtant parental envers les enfant, à moins d’être démissionnaire et moins regardant sur l’avenir de sa progéniture, c’est les grandes vacances. Jouissez-en !

Dalil S.