Les habitations se voient de loin et le voisinage se calcule en centaines de mètres. A un détour de la route, sur la droite en descendant, apparaît une construction qui ressemble étrangement à une école primaire par cette architecture spécifique à toutes les écoles primaires. La ressemblance s’arrête là, en queue de poison. Pas de route, pas de clôture, pas de sanitaires, pas de chauffage et pas d’agent de service. Dès la sortie de classe, les lieux retombent dans leur léthargie. Cela devient un domaine réservé aux chouettes, pigeons et autres oiseaux dont les traces demeurent indélébiles et sur les toitures et sur le parquet. L’école primaire de Chaouffa « Chahid Djeddi-Boussad » est née vers les années 50, sur décision des autorités d’occupation pour sédentariser les fellahs. Abandonnée durant les années de combat pour la libération nationale, elle renaît de ses cendres juste après l’Indépendance. Elle reprend du service et bénéficie de l’adjonction de deux nouvelle salles de classe aux trois précédentes. Les sanitaires étant inutilisables, on en reconstruit d’autres, un peu pus haut, mais aussi inutilisables, faute d’une alimentation en eau. Paradoxalement, une fontaine offre son liquide salvateur, juste à proximité de l’école, mais personne n’a pensé à relier cette « source permanente » à l’établissement qui en a grand besoin. Les directeurs se suivent et se ressemblent avec leurs doléances adressées à toutes les autorités, de la tutelle administrative et pédagogique à celles de gestion, à savoir la mairie, la daïra et la wilaya. Beaucoup de promesses ont été faites mais demeurent à l’état de vœu pieux tant qu’elles ne sont pas suivies d’effet. Chaque nouveau maire annonce devant les citoyens : « Nous allons raccorder l’école au réseau d’eau potable. Nous allons réparer la toiture des sanitaires. Nous allons créer une cantine. Nous allons en construire une ou transformer un appartement ». Les « Nous allons… » sont légion et demeurent toujours à l’état de promesse. Les commissions techniques ont fait leur travail : des fiches techniques sont établies à chacun de leur passages !
Fin premier trimestre 2007, le service des cantines prend la décision de distribuer des repas froids en attendant les réfections promises par les services communaux. L’unique agent affecté dans le cadre de l’IAIG est un handicapé mental et moteur qui ne peut satisfaire à des devoirs au-dessus de ses propres moyens. Tant pis, le directeur et les cinq enseignants et enseignantes se mettent de la partie et deviennent « cuisiniers » entre les heures de cours, le matériel attribué par le service des cantines attend qu’on s’en serve mais cela risque de demander du temps au rythme où vont les choses. Une enveloppe de 407 millions de centimes est dégagée pour la réfection des lieux dont 186 millions pour la cantine. Ce budget dort quelque part, au fond d’un tiroir certainement poussiéreux, faute d’une volonté de « faire bouger les choses ». Même si le président du comité de village fait partie de l’exécutif communal, rien n’est encore fait à ce jour. Il semble qu’aucune délibération n’a eu lieu et il est à craindre qu’elle n’ait jamais lieu. Les doléances continuent d’affluer mais point de réponses. Les établissements scolaires de la commune ont bénéficié d’une enveloppe pour leur réfection, mais Chaouffa ne figure pas encore sur la liste des heureux élus. Constat amer et désillusion : marginalisation ou oubli volontaire ?
Les victimes innocentes demeurent les mêmes : des enfants, 57 garçons et 43 filles, qui accourent vers ce lieu du savoir, leur semblant de cartable pendu au bout du bras, vêtus encore à l’ancienne, vivant dans un milieu défavorisés où l’emploi est tributaire de la débrouille—et de la force des bras dans les champs ou dans le lit de l’oued pour l’extraction du sable— passant le plus clair de leur temps à garder les animaux domestiques pour ceux qui en ont, continuant à faire leurs devoirs dans les salles de classe et leurs besoins derrière une touffe d’herbe ou un tronc d’arbre, accourant pour recevoir, avec grande impatience et grand soulagement mais sans rechigner et sans un mot, le beau morceau de pain qui remplira rapidement un ventre vide. Il faut voir l’avidité du regard dès que l’enseignant apparaît avec le couffin plein à craquer !
Etat des lieux catastrophiques : le fiente se mélange à la poussière et aux touffes d’herbe que le vent déplace langoureusement. On ne sent pas la craie. On ne sent pas l’encre. Les seules feuilles qui continuent de voler sont celles, jaunies, qui tombent des arbres sous la force des vents. Car, pour les vents, il faut bien comprendre que le sirocco est un zéphyr en ces lieux. La peinture des murs vous observe à travers les éclaircies de béton qui s’agrandissent au fil de l’usure. Le toit éventré des sanitaires continue de béer au soleil. Le logement de fonction n’en est plus un, servant de bureau, de cuisine et de réfectoire, en vertu du procès-verbal établi permettant sa « transformation » ou plutôt sa mue.
Sofiane Mecherri
