Grand rush des émigrés

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Cette année, l’avons-nous remarqué, le nombre record d’émigrés revenus passer leurs vacances au bled est important. Samedi matin, jour du marché hebdomadaire, les agriculteurs commencent à installer leurs étals de légumes et de fruits de saison. En ce début du mois d’août, les premières figues fraîches commencent à arriver sur les étals du marché. Comme d’habitude, c’est sur la place que viennent se rencontrer les nouveaux et les anciens émigrés. M’kira et Tizi Ghennif ont connu une forte émigration, notamment en France, bien avant le déclenchement de la guerre de Libération nationale. D’ailleurs, aujourd’hui les citoyens de cette région ne vivent que des pensions des retraités de chez Renault ou encore les autres “boîtes” de France. Parcourir Ath Itchir, Tamelaht, les Bendou et autres villages de cette vaste contrée vous fera découvrir ces belles villas construites avec cet argent. Le mois d’août est donc synonyme de retrouvailles. A l’entrée du marché, un disquaire n’arrête pas de vendre l’album des Idhebalen dénommé Acherchar. Plus loin, par petits groupes, on voit des émigrés avec leurs costumes neufs. Même les jeunes filles, des beurettes comme on les appelle là-bas, y viennent pour prendre cet air charrié par une vague de fraîcheur arrivant de la mer. En tout cas, à Tizi Ghennif la monotonie est vite rompue avec l’arrivée de ces “hôtes”. Commencèrent alors les embrassades. “Je trouve que tout a changé. Je ne suis pas revenu au bled depuis le début des années 90. Je crois que la paix est revenue. On peut tout de même aller se baigner juste à côté, à Cap Djinet”, nous dit avec une pointe d’optimisme un père de famille établi au Havre. D’autres émigrés ne pensent pas comme notre interlocuteur. Ils n’évoquent même pas ce volet. Leur souci est celui relatif à la vie chère. “J’ai envie de rentrer définitivement au pays, mais je trouve que ce n’est pas facile de construire même une petite chambre. Les prix des matériaux de construction sont trop élevés. Ils sont inaccessibles”, estime Ammi Ahmed qui voudrait bâtir une maison pour y passer ses vacances.

Mille euros et le tour est joué

En recourant au marché parallèle, ces émigrés trouvent tout de même l’opportunité de passer des vacances presque gratuitement. Sid Ahmed, un jeune installé dans le nord de la France grâce à son alliance avec une Kabyle née là-bas n’est revenu qu’après quinze ans d’exil. “C’est vraiment un grand plaisir pour nous de revoir la famille, les amis et tout le monde. Je sens que je respire de l’air pur car là-bas on n’est pas bien considérés, bien que nous ayons nos papiers en règle”, nous avoue-t-il pendant que sa fille aînée âgée à peine de dix ans ne sait pas répondre à nos questions. “J’ai bien voulu lui apprendre le kabyle. En vain. Nous n’avons pas les moyens nécessaires”, regrette-t-il. Soudain, par enchantement, le petit ange prononça quand même “voilà djeddi”. La petite fille à son tour nous dit qu’elle comprend sans pouvoir parler parce qu’elle écoute ses parents. Elle cite : aghrum (le pain) et karmouss (figues de barbarie)… A bord de sa belle bagnole, ce jeune émigré nous fait la confidence d’avoir tout de même fait le tour de la Kabylie. Il nous montre son appareil photo numérique. Il fait dérouler devant nos yeux les beaux paysages de sa “Normandie natale”, faisant allusion à la Kabylie belle et rebelle. “Malheureusement, on a toujours peur. Ces bombes qui éclatent partout. Sinon, il est bon de passer au moins quelques jours en bord de mer”. Sid Ahmed qui avait l’habitude d’aller souvent à Cap Djinet ou encore au Figuier garde toujours cette trouille, surtout après le lâche assassinat de Zemmouri El Bahri. En dépit de tout cela, notre ami émigré ne veut pas quand même retourner en France sans inviter ses amis à une journée à Boumerdès. “Je ferais un plongeon au péril de ma vie”, se décide-t-il à ce sujet. Comme Sid Ahmed, cette nouvelle génération d’émigrés s’intéresse beaucoup à l’actualité du pays. Certains d’entre eux participent non seulement au financement de tournois intervillages, mais aussi font partie de leurs équipes respectives. Nostalgie oblige.

Ammi l’Hocine, un joueur de dominos invincible

Si Ahmed, Farid, Mouhouche, ces émigrés qui n’ont pas connu les fonderies des usines françaises ou encore les mines de charbon ne racontent pas leurs misères, car certains d’entre eux sont des émigrés appartenant à “l’émigration sélective” si chère à Nicholas Sarkozy. Alors Ammi l’Hocine, Si Saïd ou encore Ali Mouh ne reviennent au pays que pour rendre visite à la famille et à leurs amis en passant de longues nuits sur la place du village. Si ces émigrés de l’ancienne génération ne pensent pas faire du tourisme tout comme les jeunes, ils financent tout de même avec leurs euros des projets familiaux et font vivre des familles entières. “Tout ce que j’ai économisé, je l’ai investi. Quand vous voyez en face de vous vos petits-fils qui ne travaillent pas, il faudra quand même les aider”, nous répond Ammi l’Hocine qui jouait une partie de dominos avec trois autres vieux de son village à Ath Itchir. Cet émigré ne nous confie pas le genre d’aide apportée à ces petits-fils. On croit savoir qu’il a construit pour chacun de ses enfants une belle villa et a acheté deux fourgons de transport. Ammi l’Hocine, en revanche, nous parle de la dernière partie que ses adversaires avaient gagnée il y a de cela trois ans. “C’est le match de la revanche. Même là-bas nous jouons aux dominos mais cela n’a pas de charme comme ici”, dit-il avant de jurer qu’il reporterait son retour en France s’il ne prenait pas sa revanche. “Je vous jure par les Saints de Sidi Haoune que je n’ai jamais oublié la dernière partie perdue dans ce même café”, ajoute-t-il. Le cafetier nous dit que Ammi l’Hocine réglait la facture de la consommation même lorsqu’il gagnait. Pour lui, il n’y a donc que la victoire qui compte.

Les émigrés boostent tout de même l’économie…

Le retour des émigrés en force durant cette période est un atout pour tous les commerçants. Aussi, on trouve en premier lieu les vendeurs de matériaux de construction. Ainsi, des constructions sont lancées. Il ne suffit que de faire un détour du côté du versant d’Imzalène pour admirer ces belles villas réalisées à coup de millions de centimes. Tous ont bénéficié de cet argent français : constructeurs, vendeurs de matériaux de construction, transporteurs et même les manœuvres. Autres commerçants tirant profit de ce flux d’émigrés : les marchands de légumes et fruits. Ces derniers écoulent leurs marchandises dès les premières heures de la journée. Ils ne demandent d’ailleurs même pas les prix. Les locaux disent que la flambée des prix de certains produits n’est que l’œuvre des émigrés. En troisième position, ce sont les vendeurs de l’électroménager. Si au moment des pénuries les émigrés rapportaient des cuisinières, des téléviseurs, des réfrigérateurs de là-bas, aujourd’hui avec peu d’euros ils garnissent leurs salons et autres cuisines. Il nous semble que certains vendeurs acceptent même l’euro à la place du dinar. Information non confirmée. A Tizi Ghennif, on reconnaît ces émigrés aussi avec leurs chapeaux et même leur langage. Ils essaient tout de même pour certainement donner un cachet à leur “appartenance” aux gens de là-bas. Au demeurant, le retour d’un émigré dans son village est vite appris par tout le monde. Quand il rentre dans un café, la première chose qu’il fait après les embrassades, est de payer une “tournée” à tous, comme ils ont tendance à le dire. Puis commencent les échanges de nouvelles d’ici et de là-bas. Conscients de la misère des leurs, certains font le geste de donner quelques dinars aux comités de village qui à leur tour vont les distribuer notamment aux démunis surtout que trois rendez-vous sont à nos portes : le Ramadhan, la rentrée scolaire et la fête de l’Aïd. Les vacances tirent à leur fin, ces “visiteurs” comparés dans sa chanson par Slimane Azem “Am yifrakh ifililès”.

En d’autres termes comme les “hirondelles” — oiseaux migrateurs par excellence — ils ne vont pas tarder à repartir avec dans leurs bagages des souvenirs d’Algérie et dans leurs cœurs de grands regrets de voir ce mois passer comme un éclair.

Leur seule prière est de revenir l’an prochain. Souhaitons-leur une année de santé et de prospérité.

Amar Ouramdane

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