Ceux qui s’inquiétaient sérieusement et naïvement de la lenteur que prenaient les réformes économiques promises en grande pompe sont maintenant édifiés. On va apparemment plus loin que les pesanteurs que personne ne voulait assumer et dont il était impossible de situer les responsables. Quand beaucoup se posaient la question sur le temps fou que prenait la privatisation du CPA, une mesure accueillie avec beaucoup (trop ?) d’enthousiasme et qui nous a valu l’un des rares bons points des observateurs étrangers, on ne savait pas que le meilleur était à venir. Il était donc plus confortable de jeter le bébé avec l’eau du bain en renonçant à la réforme du système bancaire, talon d’Achille de l’économie, que de prendre des dispositions qui nous éviteraient d’autres “Khalifa Bank”. Mais la “paresse intellectuelle” n’est pas, loin s’en faut, l’unique entrave à cette réforme. L’ampleur des intérêts menacés par la perspective d’une banque performante et clean a achevé le boulot. La privatisation de nos banques que le CPA devait annoncer est déjà une vieille histoire oubliée et la création de nouvelles banques privées n’est, de facto, comme on dit dans le jargon maintenant courant de nos dirigeants, “plus d’actualité.” Les entreprises de production ou de services, elles, étaient laissées en l’état avec cet argument imparable qu’elle ne trouvaient pas preneur. Des voix “syndicales” de cimetières s’élèvent -ou se font actionner- pour dire qu’il n’est pas question de les brader et pour formuler des exigences qui décourageraient l’investisseur le plus téméraire. Le résultat est connu de tous.
Des usines grabataires qui continuent à payer un personnel qui ne produit rien -ou ne vend rien-, des hôtels qui survivent grâce à l’alcool et l’encanaillement…
Le comble c’est qu’on ne fait rien, si tant est qu’il est encore possible de faire quelque chose, pour améliorer le fonctionnement de ces entreprises. Les privilèges sont entretenus comme dans la plus flamboyante prospérité, les passe-droits sont un “acquis irréversible” et la rapine une évidence à ne pas bousculer. Pour réaffirmer son “attachement au secteur public”, il suffit donc à l’orée de chaque “menace” -même velléitaire- de changement, de crier au loup, aux intérêts occultes, souvent étrangers, et la souveraineté nationale en péril. Au besoin, on entonne même “Kassaman” !
Le meilleur n’est plus à venir, il est arrivé. Sans coup férir, le gouvernement vient d’opérer un virage à 190 degrés dans l’orientation économique. Ce qui n’était que pesanteurs et difficultés de terrain est maintenant un choix assumé. Plus grave, ce qui nous était présenté comme éléments tangibles de bilan des réformes quand ce n’est pas comme une panacée, devient erreur stratégique qui incite à changer de fusil d’épaule. Les quelques investissements exhibés à tout va seraient donc de grossières escroqueries. Il faut à nouveau, et dans un autre registre, jeter le bébé avec l’eau du bain et peut-être qui sait, jeter le bébé tout seul. En durcissant jusqu’au paroxysme les conditions déjà pas très incitatives d’investissement, en renonçant aux réformes les plus urgentes et en réveillant les vieux démons du dirigisme étatique. Et au nom de quoi cette fois-ci ? Le patriotisme économique ! Jusqu’a preuve du contraire, le concept est emprunté à l’économie de marché et ne cadre donc nullement avec ce qui est envisagé chez nous. Elle suppose un train de mesures qui protégerait une économique nationale, qui, à performance égale ou supérieure, est mise à mal par d’autres économies qui ne jouent pas le jeu de la concurrence loyale et outrepassent la légalité consensuellement admise. Or, dans le cas qui est le nôtre, qu’avons-nous à protéger et comment pouvons-nous le faire, à moins d’arrêter l’importation et retourner aux pénuries, aux souks el fellah et “l’indébrouillable” frigo Eniem ? Mais on ne se pose pas ce genre de questions quand on a décidé d’aller rassurer la SNVI et l’Eniem que le Trésor public est redevenu capable de folies. Surtout quand c’est l’UGTA et une partie du… patronat qui sont chargés de le dire.
S. L.
laouarisliman@gmail.com
