Iweggiben, littéralement «période des devoirs», ceux de l’agriculture s’entend, coïncide avec le début des premiers sillons tracés par le vaillant fellah pour entamer la saison des labours-semailles. Cette période s’étale du 12 octobre au 11 novembre du calendrier universel chaque année. Dans la région de M. chedallah, ce travail a déjà commencé à la faveur des premières pluies et de nombreux tracteurs sillonnent les plaines de Raffour et d’ailleurs.
Préparatifs du rite
Le 17 tuber qui correspond au 29 octobre, s’appelle amedmun n tyerza ou ahlal, hardatem ou iweggiben selon les régions de Kabylie. Dans la Haute Soummam, on utilise encore iweggiben, pratique très répandue, il y a quelques années encore, qui se pratique juste après les premières pluies d’octobre. Aujourd’hui, ce rite est en voie de disparition malheureusement. Dans les villages, ce rite est toujours une aubaine pour festoyer, puisqu’il est célébré dans la joie et la gaieté afin de faire oublier les rudes journées d’été. Le rituel commence invariablement de la même façon. Avant le jour «J», les familles paysannes entreprennent d’intenses préparatifs et se partagent les tâches. Les femmes roulent de couscous, préparent la viande, les légumes et les fruits de saison. Les paysans font descendre, dans la liesse, leurs boeufs bien engraissés et reposés des montagnes où ils auront passé tout l’été. Ensuite, ils sortent de leur cachette les instruments de travail nécessaires au labour : l’araire (lmaa’un), le joug (azaglu), l’aiguillon (anzel)… pour procéder aux vérifications d’usage avant le démarrage officiel des travaux. Ils doivent se soucier aussi de la présence en quantité suffisante, des semences (zarriaa). Les plus chanceux et les plus nantis, ressortent leurs sacs de blé et d’orge de la chambre des stocks (axxam n lexzin) gardés à cet effet ; les autres mettent la main à la poche. Ces paysans choisissent généralement le jour du marché pour régler tous ces problèmes à la fois. Ce sera une journée chargée certes pour eux, mais le jeu en vaut la chandelle, car une fois la saison des labours entamée, ils n’auront plus le temps de le faire. Tôt le matin, le fellah se lève et enfourche sa monture (amerkub) qu’il n’oubliera pas de ferrer à l’occasion et se dirige en compagnie de «ceux du village» au marché (ssuq). En cours de route, il sera question bien sûr des «affaires des hommes», de l’agriculture, des astuces et de la félonie des vendeurs du cheptel… Dans le chouari de la monture, se trouvent deux ou trois serpes (tagelzimt), une scie (tamenchart), une pioche (aqabach), deux socs de rechange complètement émoussés (tagersa), qui exigent un affûtage inévitable (aderreq) si un vrai paysan veut parfaire son travail sans que les autres ne trouvent à redire ! Un tour chez le maréchal-ferrant s’impose ! Il y va de son honneur ! Ne dit-on pas que : «Ce n’est pas la force des bras qui travaille mais celle d’un instrument bien tranchant et de bonne qualité !» Un adage que les paysans accomplis et confrontés à la dure réalité du travail manuel, appliquent à la lettre de père en fils.
Festivités
Une fois que toutes ces tâches sont accomplies, le paysan fait un tour chez le boucher, généralement une vieille connaissance pour s’approvisionner en bonne viande (nnafaqa). De leur côté, les femmes s’activent aussi avec la même frénésie et mettent tous les ingrédients en œuvre pour honorer les saints et célébrer le rituel dans les règles de l’art comme l’exige la tradition (insayen) au risque de s’attirer les foudres des ancêtres et d’éloigner ainsi, par esprit de vengeance la productivité (ssaba).
Le repas, est préparé à base de fèves (ibawen) essentiellement. Le jour du rite arrive enfin. Tout est fin prêt. La cérémonie se met en place sous la houlette de la femme la plus âgée qui veille au grain et au respect de tous les gestes et faits. Dès le lever du jour et avant que le fellah ne mette en place la paire de bœuf (tayuga) avec son attelage pour donner le signal du tracé symbolique du premier sillon (adref) de la saison, la femme prépare un tamis (agherbal) rempli de fèves et de graines de blé cuites à la vapeur. Au dessus, elle met des œufs durs (timellalin tuftiyin), le tout recouvert d’une branche d’asperge (asekkim). Celui-ci étant épineux, a pour rôle d’éloigner symboliquement le mauvais œil (tit). Le tamis (tagherbalt) ainsi rempli sera porté par la femme, dans une procession rituelle (enfants, femmes, hommes) de la maison au champ où devrait avoir lieu le premier labour. Une fois sur place, les œufs seront distribués aux personnes présentes dans une ambiance festive. On partage même parfois une grenade (taremmant) qui symbolise la fertilité, l’abondance. Le paysan met alors en place ses boeufs en veillant au strict respect de l’emplacement définitif de chacun d’eux (ayeffus d uzelmad), le droitier et le gaucher. Lui-même se met en tenue traditionnelle, en se chaussant notamment des escafignons (arkasen) des ancêtres, pour l’occasion, afin de donner à la cérémonie sa plénitude et son sens le plus complet et le plus noble. Juste après le coup d’envoi du premier sillon, la femme accomplit un dernier geste pour couronner le rite : elle met un ou deux œufs dans la terre fraîchement retournée. Cet ultime geste a pour effet de fertiliser le sol et d’appeler à l’abondance de la future récolte. Ce rite a lieu généralement un lundi ou un jeudi et demeure uniquement symbolique car le paysan, après deux ou trois sillons, dételle ses bœufs. Le vrai travail ne commence que quelques jours plus tard quand la terre est suffisamment humide.
B. Hakim
