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Samia, le Coran et le seau d’eau

On ne sait pas pour quel crime ou délit Samia est en train de purger une peine de prison dans un pénitencier de Biskra, mais on sait pourquoi son séjour en taule risque de se prolonger. Dans notre pays, une femme en prison, quelles que soient les raisons de son incarcération, interpelle toujours les consciences. Vulnérables, brimées, violées, répudiées et dépossédées de leurs droits, les femmes quand elles en arrivent au délit ou parfois au crime méritent souvent les circonstances atténuantes et suscitent toujours la compréhension des plus lucides. Mariée de force, on la pousse à la fugue et la marginalité lui tend les bras. Répudiée, sans travail et sans toit, elle est contraite de survivre et de faire vivre des enfants qu’elle n’a pas faits toute seule, avec les moyens que lui propose la rue. Prostituée et macquée, elle en arrive parfois à l’irréparable. Abandonnée par les siens et les charmes de son corps, elle sombre dans la démence jusqu’à commettre le pire. Entraînée dans les maquis terroristes comme “épouse de jouissance” ou objet sexuel à usage collectif, elle devient une créature infrahumaine capable de toutes les folies. Une femme en prison dans notre pays, c’est rarement de sa faute. Et quand elle en sort, il est tout aussi rare qu’elle se reconstruise. Samia S., vingt six-ans, est détenue dans une prison de Biskra pour une “affaire civile”. Elle comparaît maintenant pour “profanation et dégradation du Livre saint.” Dans un premier procès, où elle n’a même pas eu droit à l’assistance d’un avocat, la jeune fille a été condamnée à dix ans de prison ferme. Au cours de sa récente comparution en appel, le ministère public a requis la confirmation de la première peine. Dix ans de prison pour avoir fait tomber par maladresse un livre dans un seau d’eau et l’avoir laissé sécher sans précaution, d’où sa détérioration. Le sacrilège a été commis dans l’intimité d’une cellule de prison. La dénonciation, puis le témoignage de deux compagnes de cellule ont suffi à la condamnation de Samia. “L’affaire” en appel a été mise en délibéré et le verdict sera connu le vingt-huit octobre prochain. Et si, à Dieu ne plaise, la première peine venait à être reconduite comme souhaité par le procureur conformément, dit-il, à l’article 160 section 4 du code pénal, Samia passera donc dix longues années de prolongation en prison pour n’avoir pas eu la main ferme en tenant un livre et avoir manqué de maîtrise en matière de techniques de séchage. Si les codétenues qui l’ont dénoncée doivent savoir que les petites délations instaurées en règle dans nos prisons sont toujours payées en retour par quelques miettes, elles ne doivent sûrement pas penser que “c’est aussi grave.” Il est vrai que détériorer ce livre, certainement le seul accessible aux prisonniers, peut être rageant mais ces deux femmes, qui sont quand même les compagnes d’infortune de Samia, ne doivent pas mesurer les conséquences de leur geste. L’administration pénitentiaire, vraisemblablement la plaignante dans cette histoire, a été vigilante. Bien sûr, elle peut fermer les yeux sur le business, la drogue, l’alcool et le viol des plus faibles. Mais de là à tolérer le Saint Coran plongé dans un seau d’eau…

S. L.

Laouarisliman@gmail.com

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