Ici, la faucheuse rôde toujours comme un charognard féroce et imprévisible. Quand la route bouchonne, il ne faut surtout pas jouer de son « officialité » pour se frayer le passage où amadouer des policiers ou des militaires qui peuvent être tout sauf ce qu’ils paraissent être. Cela est déjà arrivé avec un chef de daïra, un magistrat, un officier militaire…. Nous sommes mercredi, il est 18 h passé. Le véhicule du maire de Timezrit, qui revient d’une mission algéroise, est garé sur l’accotement non loin du lieu-dit » Taplakt » (La plaque). Il sera enlevé et, on le saura le lendemain, abattu de deux balles dans la tête par quatre hommes en treillis de police et armés de kalachnikovs.
Jeudi vers 5h du matin, les forces combinées de sécurité qui ont déclenché un ratissage découvrent le corps inerte de Fatsah Chibane et l’achemine à la morgue de l’hôpital de Sidi-Aïch. La dépouille est transférée vers l’hôpital de Bejaia au courant de l’après-midi du même jour pour constat légiste.
Deux autres personnes, le chauffeur et le chef de parc communal à matériels, qui étaient en sa compagnie ont été relâchées après avoir été soumises par les quatre terroristes à une fouille minutieuse. Le véhicule de la municipalité est incendié.
Fatah Sâdaoui, chauffeur de la victime, rescapé du drame raconte : « Le véhicule à bord duquel nous étions, moi, le P/APC de Timezrit et le chef de parc était à l’arrêt sur un accotement de la RN12. Il était 18h passées de quelques minutes et il faisait déjà noir. C’était moi qui ai arrêté la voiture, car j’avais un besoin pressant de soulager ma vessie. Je suis descendu de la voiture et me suis éloigné un peu.
De derrière un tronc d’arbre, j’ai aperçu à quelques dizaines de mètres un homme armé. Ce dernier s’approchait et quand j’ai voulu m’éloigner il m’a ordonné de m’arrêter. J’ai obéis bien entendu à ses ordres, car je croyais que c’était un policier. Notre voiture n’était pas loin. Arrivé à ma hauteur, il m’a demandé ce que je faisais là et mon identité. Sans hésiter, j’ai répondu à ses questions. Il m’a accompagné jusqu’à l’endroit où j’ai garé la voiture et où le maire et le chef de parc m’attendaient. Une fois sur les lieux, il leur a intimé l’ordre de descendre. Il était habillé en policier et avait un badge sur lui. Nous pensions avoir affaire à des policiers en mission.
Chose qui a rassuré aussi le maire qui n’a pas hésité à décliner ses fonctions. Suite à quoi, il nous a conduit loin de l’endroit où nous avons garé la voiture et c’était en bas de la route que son acolyte apparaissait. Un peu plus loin deux autres hommes armés ont fait aussi leur apparition. Ils étaient en tout quatre, tous en treillis de police et tous armés.
Après une fouille minutieuse, ils nous ont demandé, à moi et au chef de parc à matériel, de continuer notre chemin à pied en nous disant qu’ils ont affaire avec le maire et ils vont le libérer plus tard. Chemin faisant nous avons entendu des coups de feu. » Ce témoignage confine à un véritable enchaînement de malchances létales. On a tutoyé la mort de bout en bout.
Un besoin pressant de s’arrêter qui survient sur un véritable champ de mines. Cette candeur qui pousse le malheureux chauffeur, diabétique de son état, à décliner ses fonctions : » Je suis le chauffeur du maire de Timezrit… « . Même confiance fatale chez le défunt. » Nous aussi, nous sommes des officiels, je suis le maire RCD de Timezrit « , rétorquera-t-il avec confiance à son futur bourreau.
L’adjoint au maire que nous avons interrogé au sujet de l’assassinat de Fatah Chibane, nous a informé que le chauffeur du maire a eu également le réflexe d’appeler l’un des élus juste après avoir été libéré par ses ravisseurs en lui faisant part que la P/APC de Timezrit a été kidnappé par quatre hommes armés.
De là, a-t-il ajouté, une cellule de crise a été installée et les services de sécurité ont été alertés. Immédiatement, une vaste opération de ratissage a été engagée par les forces combinées de sécurité pour retrouver le maire enlevé et débusquer ses ravisseurs.
L’opération enclenchée dans la nuit de mercredi à jeudi s’est soldée par la découverte, jeudi à 05h du matin, du corps inerte de l’édile de Timezrit. Quant à ses assassins, ils courent toujours dans la nature.
On rappelle au passage que dans le même endroit où a été assassiné le maire de Timezrit, un militaire avait été aussi abattu par les terroristes, il y a de cela trois ans. Sur la RN 12, au lieudit ‘‘Lambert’’ pas loin du lieu où a été assassiné le P/APC de Timezrit, l’année dernière, cinq policiers avaient été également tués. Le chef de daïra de Sidi Aïch avait été aussi assassiné à la sortie sud de la commune d’Adekar. C’est dire que la région, en plus du fait qu’elle constitue une zone de repli pour les terroristes, est une zone où la mort pourrait frapper à tout moment. Village Sidi-Abdelhak. Jeudi 6 novembre. Il était midi. Sur la place principale les expressions de consternation se lisent sur tous les visages. D’aucuns, ici au village natale de Fatsah Chibane, ne voulaient pas croire que le P/APC de Timezrit a été lâchement assassiné la veille par un groupe terroriste.
Même si les villageois semblent vaquer normalement à leurs occupations, la nouvelle de l’assassinat du maire est tombée tel un couperet couvrant toute la région, et bien au-delà de la bourgade, d’un manteau noir. Le fils adopté par le peuple vient d’être assassiné.
« Nous sommes tristes. C’est une grande perte pour nous. En tant que citoyen de la région j’avais beaucoup cru en ses capacités managériales. L’on attendait beaucoup de lui, car on a toujours cru qu’il était là pour servir sa région, aider la population » nous dit Karim nonchalamment attablé à un café de la placette de Timezrit. Karim Chibane, frère du défunt est inconsolable et rageur : “C’était lui le meilleur d’entre nous tous. Il est maire, regardez où il habite, pas d’éclairage public, le chemin n’est pas bétonné…
C’était quelqu’un d’exceptionnel qui ne savait pas dire non, il était là à aider, à écouter la population et à la servir ».
L’émotion l’étreint puis il poursuit : « Il laissait sa famille et sa maison pour servir la commune. Son poste ne lui a réservé que ce triste sort Pour moi ce n’est pas seulement les terroristes qui l’ont abattu » Le cousin Khaled est tout autant consterné : « Il était quelqu’un de généreux, il rendait toujours service aux autres. Pour moi cet assassinat pose un grand point d’interrogation. J’ai du mal à croire ce qui arrive… ». Hanafi Remila, autre ami du défunt, se désole que celui-ci soit ainsi tué en novembre, « un mois sacré pour tous les Algériens. » Durant toute la journée de jeudi, jeunes, moins jeunes, vieux attendaient avec impatience la dépouille mortelle. Sur la route qui mène au domicile mortuaire des centaines de personnes faisaient les va-et-vient. Au siège de l’APC l’émotion était à son comble.
La même atmosphère régnait au bureau de section RCD de Timezrit où les militants et sympathisants ne trouvaient pas les mots pour qualifier l’assassinat dont a été victime le maire RCD de Timezrit.
Sur la personne, les avis des uns et des autres convergent. Pour toute Timezrit, Fatsah Chibane incarnait le dévouement, le dynamisme, la sincérité, bref un élu au service de la population, laquelle n’est pas prête d’oublier l’un de ses meilleurs fils. Le souvenir de l’assassinat en 2005 d’Azzedine Benelkadi, diplomate en poste à Bagdad, et, lui aussi, fils du patelin, refluent confusément.
Fatsah Chibane était âgé de 41 ans et père d’un garçon de quatre ans. Enseignant de français, il sera élu,sur une liste RCD, P/APC de Timezrit le 29 novembre 2007.
M. Bessa et Dalil S.
