Vous vous êtes engagée dans le monde de l’art depuis les années 70, comment avez-vous fait face au regard de la société ?
J’ai rêvée, déjà petite fille, de faire de la radio pour exprimer, entre autres, les discriminations que vivent les filles. Je voulais aussi, surtout les dire dans ma langue maternelle, en poésie.
C’était utopique pour la petite orpheline que j’étais de faire entendre ma voix dans un monde inaccessible, mais filles n’est-ce pas que de l’utopie naissent les grandes révolutions ?
J’ai fait ma petite révolution, moi, fille d’un père instruit, respecté, progressiste, un homme qui rêvait de l’instruction pour ses filles et qui est tombé au champ d’honneur pour la liberté des hommes et des femmes. Il fut difficile, à ma mère, jeune veuve, d’assumer face à la société et ses tabous les caprices d’une adolescente attachée aux principes d’un père qu’elle a à peine connu.
Avec la force de mes convictions et l’intervention de mon ami Ben et sa sœur, mon rêve a pris forme non sans douleur.
A cette époque, la société acceptait difficilement une femme artiste, quelle était la réaction de votre entourage ?
Je viens de le dire. Cela a été difficile pour tout le monde. Ma volonté était plus forte. Ma mère, dans la détresse, alla consulter son frère aîné, homme de lettres et de culture. Il fallait qu’un proche l’aide à comprendre cette catastrophe, après les affres de la guerre ! Le poids des traditions est trop lourd même dans une famille d’érudits, pour une femme seule.
Elle fut plus ou moins soulagée quand, en 1979, les gens de mon village ont écouté ma première émission de radio. La terre n’a pas tremblé !
J’avais 6 ans lorsque nous quittâmes mon village pour la ville.
En plus de votre travail artistique, vous étiez aussi militante, était-il facile d’affronter, à la fois, le monde du militantisme et celui d’une société enfermée dans ses propres préjugés à propos de la femme ?
Le militantisme est un sentiment profond, une conviction, plus qu’une action pour le plaisir de militer. C’est un profond besoin de dire et de faire, de regarder au fond de soi et de se dire : tant de femmes depuis la nuit des temps ont laissé sur leur sillage des traces de lumière au prix de leur vie et continuent à le faire pour changer la société malgré les entraves et le danger, elles luttent pour l’équilibre du monde. Et je pouvais moi aussi apporter ma petite pierre à l’édifice.
Militer, c’est se débarrasser aussi d’une culpabilité que les femmes traînent comme un boulet parce qu’on le sent, nous l’avons hérité, de nos mères et nous ont légué ce sentiment affreux et injuste, celui d’être née femme dans un monde qui arrange bien les hommes.
Lorsqu’une femme se fait violer ou divorce par exemple. Qui montre-t-on du doigt ? Qui touche à l’honneur de la tribu ? Qui juge-t-on ? La femme, évidemment ! Ne dit-on pas chez nous » Argaz ayen yexdem yecbah fellas « . Cela arrange certains et dérange toutes !
Ces femmes qui veulent rompre le silence, elles sont nombreuses. Ce pays est le leur, elles y ont droit autant que les hommes et elles continuent à le prouver pour ceux qui n’ont pas de mémoire.
Au-delà de toutes ces missions, nos femmes sont appelées aussi à assumer leurs rôles d’épouses et de mères, comment avez-vous assumé toutes ces responsabilités ?
Comme toutes les femmes. J’ai élevé seule mes enfants, j’ai été confrontée à des situations terribles dans une société complètement déglinguée, où le modèle n’est autre que masculin. Notre société n’a aucune pitié pour les femmes dites seules, même pas pour les veuves de chouhada ni pour celles qui sont victimes du terrorisme, pour ne citer que celles-ci. C’est pour cela que je salue le travail des femmes des associations qui s’occupent psychologiquement, juridiquement et socialement des femmes en détresse. J’en ai reçu quelques-unes dans mon émission, elles font un travail remarquable sur le terrain pour aider les oubliées de la société. Je les salue toutes.
Sinon, parlez-nous un peu de la situation de la femme telle que vous la voyez ?
Il y a des femmes qui essayent de se libérer par n’importe quel moyen. Le hidjab en est un pour certaines. Sinon, comme je viens de le dire, il y a celles qui soulèvent des montagnes pour changer les mentalités, aider celles qui veulent s’en sortir et mettent tous les moyens nécessaires et possibles pour les former, les instruire et réveiller leur conscience. Il y a beaucoup de filles universitaires mais cela ne veut pas dire grand-chose quand on ne fait rien pour son émancipation.
On célèbre la Journée mondiale de la femme, quel est votre message pour les femmes ?
Pour le 8 Mars, je n’ai pas de leçons à donner, je dirai seulement qu’il faut peut-être faire le bilan de chaque année pour savoir où en est la situation de la femme par rapport aux sociétés évoluées. Il faut que la femme apprenne à se respecter, à respecter son corps et ses idées et savoir dire non quand c’est nécessaire.
Je suis la mère des hommes, j’ai participé à toutes les guerres, j’ai aidé à la reconstruction de mon pays, celui que je n’ai jamais détruit. Je suis l’égale des hommes et les lois devraient être pareilles pour tout le monde.
Kateb Yacine disait : » Une femme qui écrit vaut son pesant de poudre « . La femme qui parle aussi !
Vous êtes poétesse, actrice, animatrice de radio, des projets, peut-être dans ces domaines ?
Oui. Des écrits, un recueil de ma poésie kabyle en français, du théâtre peut-être et on verra pour la suite. Ecrire est ce qui m’importe le plus. Ecrire pour les femmes, pour les hommes, pour la paix, sur un chemin de lumière.
Propos recueillis par Mohamed Mouloudj
