Aujourd’hui, les acteurs et les noms connus de la mouvance berbère sont “sommés” d’aller dans le sens du pragmatisme et de se mettre au travail. Ce qui, il y a quelques années, s’apparentait à un fonds de commerce ou une rente, réclame d’être pris en charge sérieusement malgré les prévisibles embûches et les éventuels impondérables. Loin de la position confortable de boute-en-train et des professions de foi tranquilles et inoffensives, il importe, chacun dans le domaine qu’il juge être le sien, d’aller au charbon, de produire des livres, des films, des pièces de théâtre, des journaux ; de s’associer pour alphabétiser le maximum de monde et de travailler pour mettre fin à la banalisation qui plane sur l’enseignement de la langue berbère.
Sans intention de vouloir s’envelopper d’indus lauriers ni de s’autoproclamer leader en la matière, le cahier hebdomadaire que La Dépêche de Kabylie a lancé depuis quelques mois en tamazight répond à cette logique d’aller vers l’essentiel, à savoir présenter un produit dans la langue des locuteurs kabyles. L’équipe rédactionnelle qui s’est assigné une telle mission abat un travail titanesque sans pour autant prétendre à la perfection. L’heureux événement fait jonction avec le logo du journal qui, depuis son lancement en juin 2002, arbore un beau “Z” en tamazight qui fait en même temps office de “K” en français pour écrire le mot “Kabylie”.
Étant tout à fait à sa période d’essai, ce cahier nous dit pourtant les vraies attentes des lecteurs kabylophones, particulièrement les élèves des classes en tamazight, qui commencent à en faire ‘’leur’’ cahier. De même, les nouveaux ‘’invités’’ du journal qui y écrivent en tamazight se font un devoir d’exprimer sur ce nouvel espace d’autres préoccupations que les anciens ronronnements politiciens et les lamentations traditionnelles qui justifiaient l’inaction par des fantomatiques ennemis qu’il fallait créer à défaut de les rencontrer.
Pour nous en tenir spécialement à ce principe fondamental de production en tamazight, force est de constater que les meilleures énergies qui se sont investies depuis l’ouverture démocratique dans ce créneau- écrire en tamazight dans la presse- ont fait face à difficultés quasi insurmontables, quand bien même certains animateurs ont fait carrément dans le bénévolat. Des périodiques comme Izuran, Asalu, L’Hebdo n’Tmurt, Rivages sont passés comme des éclairs qui ont eu quand même le mérite de nous apprendre qu’avec notre langue, la communication est non seulement possible mais aussi agréable. C’est presque une thérapie désaliénante qui nous réconcilie avec nous mêmes. En exprimant certaines réalités intimes de notre société avec le “butin de guerre” qu’est la langue française, nous courons le risque, comme nous le signale avec une belle clairvoyance Mouloud Mammeri, de devenir des rapporteurs plus pervertis qu’avertis.
Pour se permettre les pages en tamazight, le “noyau dur” de la Dépêche de Kabylie a fait montre d’un trésor de patience nourrie par une passion sans limites pour la diffusion de notre langue sur un support médiatique très prisé. Un des animateurs de ces pages nous apprend qu’il tient surtout qu’on écrive en tamazight et non sur tamazight. La différence est de taille. Si la militance a conduit des rédacteurs à écrire des textes sur le mode de l’épopée– ravalant certains d’entre eux à une médiocrité digne de la langue de bois que l’on a tant combattue–, le travail pédagogique que réclament la revalorisation de cette langue aujourd’hui et le souci didactique d’accumuler des corpus exploitables pour les élèves et les étudiants font que tamazight doit être déclinée dans son expressivité la plus directe et la moins ennuyeuse.
Avec ce nouvel acquis, le journal se donne une autre dimension, élargit son audience et contribue, dans les limites de la vocation et des moyens du support, au travail de réhabilitation de la langue amazigh.
Feraoun dans la langue des siens
Dans l’entreprise de réhabilitation de la langue berbère en général et du kabyle en particulier, quel meilleur outil, que l’œuvre de Mouloud Feraoun, se prête à l’exercice de traduction ? Certains parlent même de travail de restitution tant le texte de Fouroulou “respire” partout la Kabylie mais aussi la langue kabyle. Les lecteurs kabyles du Fils du pauvre ou des Chemins qui montent se retrouvent aisément non seulement en raison des scènes et tableaux familiers auxquels ils ont affaire, mais également en raison d’une langue française au travers de laquelle défile en filigrane la langue kabyle : formules consacrées, locutions idiomatiques tirées du terroir et d’autres repères linguistiques jettent des ponts entre deux cultures à la manière de l’écrivain lui-même situé– dans un évident déchirement– à la jonction de deux mondes, deux civilisations dont il a voulu être le lien solidaire. Cette fidèle dualité lui a valu non seulement des inimitiés, mais aussi, fatalement, l’irréparable verdict de l’extrémisme ayant conduit à l’assassinat de l’écrivain humaniste.
Presque tous les jeunes kabyles amateurs de traductions ont commencé par les textes de Feraoun. Dans leur penchant naturel à rendre Feraoun dans sa langue maternelle, ils ne se sont pas encombrés de cours de traductologie ni de la thèse académique qui dit traduire, c’est trahir.
Le travail accompli par Moussa Ould Taleb en traduisant en kabyle un des piliers de la littérature algérienne de langue française a le grand mérite d’ouvrir la voie vers cette ‘’restitution’’ légitime de l’univers de Feraoun, Mammeri, Ouary et, pourquoi pas, de Dib et Kateb.
Édité en 2004 par le Haut Commissariat à l’Amazighité, l’ouvrage de Ould Taleb portant le titre Mmis n igellil (Le Fils du pauvre) est présenté dans une “Tazwert” par Youcef Merahi du HCA. L’on peut largement admettre comme percutante la traduction dès le moment où la simplicité et la rigueur ont visiblement présidé à cette entreprise. Il s’agit de taqbaylit timserreht (kabyle courant) avec une “dose” gérable et acceptable de néologismes. Beaucoup de “traducteurs” sont tombés dans le travers de l’emploi excessif de mots nouveaux tirés d’un lexique en cours de création.
Au moment où la langue berbère voit ses importance s’accroître dans l’institution scolaire et au moment où les supports technologiques de la culture modernes (télévision, multimédia,…) commencent à prendre en charge la culture et la langue berbères, la production de textes comme celui de Moussa Ould Taleb revêt un caractère stratégique. Il s’agira de fournir à l’école un support narratif de qualité en langue berbère, un domaine très déficitaire jusque-là, et de “meubler” les instances de créations audiovisuelles en produits littéraires de fiction.
L’annonce faite par Bururu
Le roman Bururu écrit par Tahar Ould Amar inaugure assurément une nouvelle étape dans l’écriture en tamazight, étape qui essaye de dégager la littérature amazighe des pesanteurs imposées par les circonstances historiques du combat pour la reconnaissance de cette culture. En effet, la naissance de l’écriture en tamazight n’a pas pu– et c’est un phénomène normal dans l’entreprise d’affirmation identitaire– échapper aux schémas de revendication dont le style et la vision ont indubitablement déteint sur les œuvres de fiction lesquelles, moyennant une esthétique qui leur serait propre, auraient pu s’imposer en tant que tels. Ces “péchés mignons’’ de la première génération des œuvres littéraires en tamazight sont observés dans une tendance que certains critiques appellent l’écriture “ethnographique” qui confine parfois au “patrimoine culturel” ou au folklore dans leur acception conservatrice ou bien encore à un discours politique affadissant l’esthétique générale des l’écriture.
Avec Bururu, le lecteur kabylophone est ainsi invité à faire un voyage dans la nouvelle Algérie des années 1990 par le moyen de sa langue maternelle. Sans fioritures, cette langue est celle qualifiée chez nous de “timserreht” (coulante, fluide). C’est en toute évidence un choix mûrement réfléchi du fait que Tahar Ould Amar a un accès assez poussé à tous les travaux qui sont menés actuellement sur la langue amazighe dont la néologie. En évitant– à quelques exceptions près– l’emploi de mots nouveaux confectionnés par les “techniciens” de la langue, l’écrivain adhère manifestement à cette vision qui fait que l’on ne ressent profondément le monde et la vie qu’avec les mots qui ont une histoire dans notre âme et notre vécu. La littérature est d’abord le domaine des sensations où l’esprit cartésien a peu de choses à voir. Elle obéit plus à une esthétique personnelle qu’à une illusoire éthique générale. Sur ce plan, l’œuvre de Tahar Ould Amar a admirablement réussi, et les échos parvenus de simples lecteurs et même de certaines personnalités activant dans le domaine de la culture amazighe sont là non seulement pour témoigner que Bururu est une œuvre accomplie, mais aussi pour exprimer au grand jour certains manques, voire même certaines maladresses qui ont prévalu jusqu’ici dans le domaine de l’écriture littéraire en tamazight.
Le thème abordé par l’auteur rejoint à peu près les mêmes préoccupations qui ont présidé au choix des mots. C’est même une relation dialectique qui s’établit entre les deux. En effet, c’est en kabyle que Tahar nous introduit dans les maquis islamistes où des acteurs, nonobstant le fait qu’ils portent des armes et vivent dans la clandestinité, portent aussi les séquelles d’une brisure dans la vie, des attaches humaines que les circonstances politiques de l’époque ont perverties et de confus idéaux qui, en fin de compte, rejoignent l’entreprise de recherche de soi. L’auteur, en nous laissant plonger dans les dédales des aventures qui se passent à Alger, dans certains pays européens et surtout dans les maquis terroristes, réussit l’exploit de ne pas nous encombrer de “politique”. C’est plutôt l’aventure humaine qui prime, et c’est la littérature qui en sort grandie.
On se surprend alors à admettre facilement qu’un écrivain en kabyle nous raconte les réalités de chaque jour, sans s’appuyer sur le folklore ni faire séjourner longtemps ses personnages en Kabylie. Cette langue suave de nos mères a pu rendre la vie grouillante et désespérée des cités, pénétrer les casemates de Zbarbar, transmettre l’atmosphère de certaines places d’Europe et narrer l’idylle inachevée de deux personnages marqués puissamment par le destin.
Le roman de Ould Amar a obtenu le prix Apulée de l’écriture en tamazight décerné par la Bibliothèque nationale. C’est une autre preuve que le message commence à être décrypté ; message non seulement d’une modernité littéraire dont a grandement besoin la littérature amazighe, mais aussi message adressé aux écoles qui dispensent les cours de tamazight depuis quelques années sans être fixées d’une façon rationnelle sur les textes de lecture qui devraient servir de supports didactiques. Les enseignants ont certainement là un joyau à exploiter au grand bonheur des élèves. Une belle victoire qui mérite plus qu’un prix. Elle mérite d’être suivie par d’autres productions qui consacreront d’une façon éclatante l’émergence de la littérature amazighe.
L’école algérienne qui, depuis quelques années, dispense des cours de tamazight dans certains de ses établissements, n’est pas en droit de rater ces petits pas de géant que sont en train de réaliser les passionnés des lettres amazighs. Quels que soient les éloges de la presse et les louanges de la critique, le seul canal qui puisse assurer diffusion, assimilation et même “intériorisation” du texte écrit en berbère demeurera l’école. À son tour, le texte assurera vie, sensibilité et pédagogie au cours de langue, de grammaire ou d’expression.
La littérature berbère est maintenant en droit d’attendre ses revues de critique et des émission de vulgarisation et de critique littéraire à la télévision en plus des comptes-rendus de presse.
Chants berbères de Kabylie : œuvre pionnière
Jean Amrouche fait partie de ceux qui, avec sa sœur Taos, ont préparé le terrain à la prise de conscience berbère qui se produira d’une façon fulgurante dans les années 1970 et 1980. Né en 1906 à Ighil Ali (Béjaïa), il meurt le 16 avril 1962, soit près d’un mois après l’indépendance. Écrivain francophone accompli, Jean Amrouche parle de “monstres culturels” pour définir sa condition double d’héritier de la culture kabyle et d’intellectuel français, de religion chrétienne et de famille élargie musulmane, de créateur qui tient à la fois de l’art poétique berbère et de la littérature internationale, comme le rappelle l’analyste Daniela Merolla.
Mais, comme il l’avouera plus tard, il ne sait pleurer qu’en berbère. C’est la langue des intimes profondeurs et de l’insondable moi. C’est pourquoi il a eu une oreille attentive aux légendes, poésies et récits que lui a transmises, de façon naturelle et spontanée, sa mère, Fadhma Ath Mansour Amrouche. Sur ce plan, Jean El Mouhoub constituera le complément incontournable de sa sœur, Taous. Son livre intitulé chants berbères de Kabylie (1939) constitue l’une des premières entreprises de la réhabilitation de la culture orale. Il inspirera beaucoup d’autres écrivains pour rechercher à leur tour des pans de culture ensevelis sous la patine des siècles.
Ces chants recueillis de sa mère matérialisent quelque part ce lien filial, affectueux avec la mère considérée comme un des maillons de la longue chaîne des aèdes de Kabylie. “Je ne saurai pas dire le pouvoir d’ébranlement de sa voix, sa vertu d’incantation”, dit-il à propos de Fadhma Ath Mansour. Il ajoute : “Mais, avant que j’eusse distingué dans ces chants la voix d’un peuple d’ombres et de vivants, la voix d’une terre et d’un ciel, ils étaient pour moi le mode d’expression singulier, la langue personnelle de ma mère”.
Poésie souvent anonyme, dite dans des circonstances particulières de la vie dure et austère des habitants de Kabylie, ces Chants ont pu trouver le creuset fertile dans la sensibilité et la plume de Jean El Mouhoub qui en a fait un bréviaire précieux en traduction française.
« (Ma mère) chante à peine pour elle-même ; elle chante surtout pour endormir et raviver perpétuellement une douleur d’autant plus douce qu’elle est sans remède, intimement unie au rythme des gorgées de mort qu’elle aspire.
C’est la voix de ma mère, me direz-vous, et il est naturel que j’en sois obsédé et qu’elle éveille en moi les échos assoupis de mon enfance, ou les interminables semaines durant lesquelles nous nous heurtions quotidiennement à l’absence, à l’exil, ou à la mort », avoue Jean El Mouhoub.
En introduction à la réédition de “Chants berbères de Kabylie” dans ses deux versions kabyle et française, Tassadit Yacine écrit : “Publier donc la version originale de ces textes, c’est à coup sûr réaliser le vœu profond du poète, de celle qui les lui a dictés et, par-delà eux, celui des hommes et des femmes pour qui ces musiques et ces rythmes sonnent comme l’écho des voix profondes sans lesquelles ils ne seraient pas ce qu’ils sont”.
Une modernité émergeant du fond des âges
Dans le panorama des hommes et des femmes qui ont contribué au combat pour la culture berbère, Mouloud Mammeri occupe une place exceptionnelle. Dépassant sa condition d’écrivain-romancier de langue française, il sera l’intellectuel par excellence dont l’objet de recherche demeure la voix et la voie des ancêtres de la tamazgha (Berbérie). Plus loin que ces efforts de recherche, Mammeri développe un projet de réhabilitation de notre culture, sorte de projet civilisationnel à l’échelle de tout un peuple. Après les articles qui relèvent de l’anthropologie culturelle publiés dans diverses revues pendant la période 1940-1960, Mammeri, dans le sillage du cours de berbère qu’il assurait jusqu’en 1974 à l’Université d’Alger, publiera une grammaire berbère (Tajarrumt) et aménagera l’alphabet latin pour s’en servir dans l’écriture du berbère. Cette écriture, Tamaâmrit, aura tout de suite les faveurs de la jeunesse kabyle qui l’adoptera définitivement…dans la clandestinité.
Trois ouvrages de l’auteur feront remonter du fond de l’histoire le patrimoine kabyle oral, et ce sera une véritable révolution dans les milieux culturels et universitaires. Par l’intermédiaire d’autres porteurs de messages de revendication, le contenu de ces livres connaîtra un destin particulier par une diffusion exceptionnelle. En effet, la matière de “Les Poèmes de Si Mohand” (1969), “Poèmes kabyles anciens’’ (1979) et “Cheikh Mohand a dit” (1989), ouvrages qui ont coûté plusieurs dizaines d’années de travail, a atterri pratiquement dans tous les foyers et chaumières de la Kabylie. Dans toutes les tribunes qu’il lui sont offertes ou qu’il a arrachées, Mammeri se fera le défenseur impénitent de la culture berbère. Il le fait dans la sérénité, avec des arguments scientifiques de poids et une honnêteté sans faille. En voulant réhabiliter la culture berbère, Mammeri est convaincu qu’il s’inscrit dans l’universalité. En réponse à une question de l’intellectuel Abdallah Mazouni, Mammeri affirme « Ce que vous appelez ma berbérité fait justement la profondeur de mon algérianité. Je crois profondément aux valeurs universelles et je crois aussi que le meilleur citoyen du monde est d’abord celui qui est profondément ancré dans un coin de cette terre où les hommes ont une couleur de cheveux, un timbre de voix, une teinte de rêve, un poids de sentiments et quelquefois hélas, de préjugés. Être fidèle au meilleur de soi-même est la bonne façon d’être fidèle aussi aux autres (…). Croire que nos passions et nos idéaux sont irrémédiablement liés à l’usage d’une langue, c’est justement tomber dans le piège de ceux qui, naguère, voulaient nous nier, c’est faire de ce que nous pensons et éprouvons des réalités d’ordre ethnographiques, des objets morts de musées, c’est nous classifier et nous couper, par là, même de la grande famille des hommes. Je m’inscris en faux contre cette vision aussi rétrograde, aussi peu digne d’une culture véritable, qu’elle soit occidentale, islamique, chinoise ou indoue. Ce qui arrive de profond aux hommes, en quelque endroit de la terre qu’ils se trouvent, intéresse tous les hommes”. Rappelons que Mammeri est l’homme par qui l’étincelle d’avril 1980 s’alluma. Le 10 mars 1980, étant invité à donner une conférence sur le dernier livre qu’il venait de publier chez Maspero, “Poèmes kabyles anciens”, il sera intercepté par un barrage de police à 3 km avant Tizi Ouzou. La wali justifiera ce geste en disant que cette conférence risquait de… porter atteinte à l’ordre public !
Amar Naït Messaoud
